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La renaissance de Saint-PÉtersbourg


Le canal Fontanka

Durant les quelques semaines estivales des nuits blanches, quand le soleil ne semble pas vouloir se coucher, Saint-Pétersbourg est en liesse. Outre le merveilleux festival officiel, une folie maritime s’empare des habitants, qui empruntent les canaux et convergent vers la Neva à bord de petites embarcations ou de péniches. Passé minuit, ceux qui peuvent dormir sans obscurité ayant regagné leurs pénates, la tournée des bars peut commencer, qui donne souvent lieu aux excès les plus indécents. Un ami pétersbourgeois m’a escorté vers la place Koniouchennaïa, où se trouvaient les écuries impériales, et m’a fait passer devant l’église Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, construite à l’endroit même où l’empereur Alexandre II a été assassiné, en mars 1881.

« Un autre lieu sanglant, ai-je commenté en marchant le long de la façade.

– C’est toute l’histoire russe qui l’est, a rétorqué mon ami. Faut t’y faire. »

Nous avons emprunté un pont traversant la Moïka, achalandé même en semaine (les nouveaux mariés viennent enjamber ses trois travées en portant leur épouse, il paraît que ça attire la chance), et gagné un marché de souvenirs. Les matriochkas, unique bibelot de l’époque soviétique, s’y déclinent à présent en nombre et en genre : Mats Sundin et une série décroissante de joueurs des Maple Leafs de Toronto, Eltsine, Gorbatchev, Brejnev (mais pas Poutine). Le jour, l’endroit est plutôt tranquille, mais au moment de notre arrivée un Hummer aux passagers hilares braquait ses phares sur les hanches de deux passantes, avant d’entrer dans un terrain vague, duquel sortait une camionnette avec une grappe d’adolescentes à son bord. Dans ce square centenaire, plusieurs bars sont nichés à même le mur d’enceinte, face à la rue, dont l’Achtung Baby, un établissement un peu tout croche, très fréquenté ce soir-là, qui consiste en deux énormes salles voûtées aux murs de brique délabrée. Dans celle du fond, une jeune clientèle se dandinait sur les tables ou titubait sur la piste de danse rudimentaire, dans la lueur noir et blanc d’un film des Marx Brothers projeté sur le mur.

À l’autre bout de la cour intérieure se trouvait le Dunes, un bar en plein air sur le sable, meublé de chaises pliantes et d’un filet de volleyball, qui semblait être l’endroit à la mode cette semaine-là. Quelques heures plus tard, nous avons terminé la nuit non loin du Gostiny dvor, l’historique galerie marchande récemment restaurée qui se trouve à l’angle de la rue Doumskaïa et de la perspective Nevski, au Fidel, un bar microscopique, tout au bout d’une enfilade de salles voûtées (probablement d’anciens entrepôts) abritant chacune un débit de boissons. Trois ados y dormaient paisiblement sur un canapé sans pieds, un autre lisait, d’autres encore dansaient devant un mur entièrement occupé par un portrait de Castro, éclairé à la lumière noire et décoré d’un rideau de perles de verre. Au tour du père de la révolution cubaine de faire kitsch.

À Saint-Pétersbourg, ce qui saute aux yeux est soit d’un goût douteux, soit vaguement underground, soit d’un faste inouï. C’est comme si les idées de grandeur de Pierre et les modestes aspirations des serfs qui leur ont donné vie, condamnées à coexister, insufflaient conjointement à la ville son âme. L’histoire douloureuse et contrastée refait toujours surface, même au Grand Hôtel Europe, un édifice somptueux de la fin du XIXe , transformé en orphelinat par les communistes, aujourd’hui rénové par le groupe Orient-Express. Le siège de Leningrad par les troupes nazies, de 1941 à 1944, est à cette ville ce que l’explosion du Mont-Blanc est à Halifax, un souvenir impitoyable, une date fatidique. Quand nous nous sommes inscrits à l’hôtel, la jeune employée qui nous a montré les superbes chambres a eu la larme à l’œil en évoquant ces hivers funestes, les bombardements, les morts, le cruel manque de vivres. Il lui aurait fallu 40 ans de plus pour avoir elle-même vécu ce blocus de 900 jours au cours duquel son père est né. C’est sa grand-mère, morte depuis peu, qui lui avait tout raconté. (On a dû en bonne partie reconstruire la ville, car, pour survivre, les assiégés ont brûlé tout ce qui était combustible : lambris, mobilier d’origine…)

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