Le supplice de la roulette
À l’ère des valises qui roulent, nous prônons la reprise en main des bagages à main.
Par Arjun Basu
Accueil
Illustration de Stéphane Poirier
Dans les aéroports, il y a un bruit qui passe inaperçu tant il est omniprésent, du stationnement au comptoir d’enregistrement, du contrôle de sécurité jusque dans l’avion. C’est le son des bagages qui roulent.
Je ne nie pas (ce serait insensé) le côté pratique des bagages à roulettes. Les enfants ont des sacs à roulettes pour transporter leurs devoirs. Il existe des sacs à dos sur roues ; des sacs de hockey aussi. Les valises à roulettes noires (ou rouges) sont au voyage moderne ce que les malles étaient aux bateaux à vapeur.
Seulement voilà, je déteste ce son. Les aéroports sont bruyants en soi, mais le bourdonnement constant de milliers de roulettes forme de nos jours un bruit de fond envahissant. Je ne parle même pas des roulettes grinçantes, déglinguées ou métalliques. Et, à moins que votre aérogare soit insonorisée et dotée de moquette, ce son vous rendra fou. En tout cas, moi, ça m’énerve.
Histoire vécue : récemment, j’ai vu une dame âgée lutter vaillamment avec une valise à roulettes bringuebalante à Calgary. Elle titubait dans l’aérogare en jurant, les roues tordues l’entraînant dans tous les sens. Personne ne s’est arrêté pour l’aider. Elle-même n’a jamais essayé de simplement soulever la fichue valise. Pourquoi ? Parce qu’elle avait des roues.
La place de la valise à roulettes dans l’histoire du voyage est assurée. Résumons : fin des années 1980, un ingénieux pilote de Northwest Airlines, incapable de dompter son sac de voyage, a eu l’idée de le bricoler et d’y ajouter des petites roues. Il s’agissait d’une solution simple et élégante à son problème, et une industrie est née.
Je dois être du type bandoulière. Quand je me sens vraiment vieux jeu, il m’arrive même de transporter mes bagages. De mes blanches mains.
Pourtant, l’utilisation des valises à roulettes semble symptomatique d’une réalité plus inclusive et tentaculaire. On peut sentir la vitesse du monde, le va-et-vient des voyageurs : la mondialisation. Nous vivons dans une ère d’efficacité, où un inventeur capable d’accélérer de quelques secondes ou d’alléger de quelques grammes un service ou un produit empochera des millions. Loin de ralentir notre allure, nos bagages roulants nous propulsent littéralement vers l’avant. Sauf peut-être dans le cas de cette pauvre vieille dame à Calgary.
Quelqu’un cherche sûrement à créer la version 2.0 de la valise roulante, encore plus pratique, plus souple et, espérons-le, plus attrayante. J’ai une demande spéciale pour les inventeurs en herbe : veuillez faire taire les roulettes.
Vos commentaires : courrier@enroutemag.net
Ex-rédacteur en chef d’enRoute, Arjun Basu a récemment publié le recueil de nouvelles Squishy. abasu@spafax.com
Accueil |