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Articles de fond

Jeu de société

À la recherche d’un peu d’action, des explorateurs urbains transforment des villes entières en terrains de jeu. Amusant, non?

Par Chris Koentges
Illustrations d’Andy Potts


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Accroupi près d’un conteneur à l’entrée d’une ruelle, en face d’un immeuble squatté par des junkies, je suis un pion blanc dans un jeu d’échecs grandeur nature. L’échiquier, c’est le centre-ville de Providence, au Rhode Island. Oui, le centre-ville ! J’attends que mon cellulaire sonne : quelqu’un, dans une galerie d’art des environs, va me dire vers quelle case je devrai me diriger. Le temps passe. Le téléphone ne sonne pas.

Depuis qu’Hippodamos de Milet a dessiné Rhodes sur le modèle d’un théâtre, nous avons la vague impression que les villes peuvent constituer des scènes, où l’essentiel reste toutefois invisible. « Chaque ville a un sexe et un âge qui n’ont rien à voir avec sa démographie », a écrit John Berger. Une ville possède nécessairement un solide alter ego, si ce n’est une âme. Toute l’énergie qui s’y déploie, 24 heures par jour, année après année (la rumeur incessante de la circulation, les incidents éphémères qui s’y produisent, les légendes urbaines qui font boule de neige), doit bien aller quelque part. Si nous restons assez longtemps à une intersection, si nous parcourons une ville selon des itinéraires inaccoutumés, avec assez de concentration et d’ouverture d’esprit (si la méthode est suffisamment parfaite), des indices de l’alchimie secrète et de l’âme de cette ville nous seront inévitablement révélés. En théorie, du moins. Laquelle a un nom : psychogéographie.

Plusieurs d’entre nous ont peur. Nous avons peur d’avoir irréparablement abîmé le monde, matériellement et spirituellement, même si, à l’échelle « locale », la mienne, celle du pion posté près d’un conteneur, tout ne semble pas perdu. Un artiste du nom de David Mandl, pièce qu’on vient « d’éliminer » sur l’échiquier de Providence, donne cet exemple : « Quand on se promène à New York avec un appareil photo autour du cou, si on ne photographie pas la statue de la Liberté, on est automatiquement suspect. »

Du type nerveux et tout de noir vêtu, Mandl est sans cesse à l’affût du moindre détail. C’est l’un des cofondateurs de Glowlab, un collectif de Brooklyn qui organise, depuis trois ans, des activités comme ce jeu d’échecs où je suis un pion. Glowlab organise chaque année le Psy-Geo-Conflux, une sorte de festival urbain auquel participent des groupes d’universitaires, d’activistes, d’aventuriers, d’architectes et d’artistes comme les LA Urban Rangers ou l’Institute for Infinitely Small Things. Ces gens croient aux randonnées cyclistes non planifiées, créent des brigades de planteurs de tournesols, organisent des visites muettes d’« espaces invisibles ». Il suffit de composer leur numéro sans frais pour obtenir un itinéraire de randonnée adapté à notre personnalité. Ils ont transformé les réseaux sans fil qui quadrillent les villes (téléphonie mobile, Wi-Fi) en des millions de cases personnalisées. Avec eux, Manhattan devient périodiquement un labyrinthe où des citoyens fantômes donnent la chasse à un Pacman humain (tous les détails sur www.pacmanhattan.com). Les cartes géographiques ne suffisent plus (ou alors elles sont trop contraignantes). Pour aller du point A au point B, il ne suffit plus de jouer à pile ou face ou de choisir un algorithme aléatoire (gauche, gauche, droite, gauche, gauche, droite…). Nous serions censés faire appel à une force supérieure pour nous guider dans la découverte de l’âme d’une ville. Pour les psychogéographes, la ville est l’ultime terra incognita.


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