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Through my eyes

Ragots de table

Les conversations décousues peuvent nous laisser sur notre faim.

Très divertissant, plein de rebondissements et franchement drôle. Non, je ne parle pas du dernier roman d’Ian Rankin, mais plu­tôt d’un souper avec ce dernier. L’écrivain écossais (célèbre pour ses polars mettant en vedette l’inspecteur Rebus, lus dans les aéroports du monde entier) était récemment au Canada, et à mes côtés. Il m’a même heurté le coude au moins deux fois à l’occasion d’un repas intime où j’étais son voisin de table.

Les lancements de livres existent depuis que les mondains mon­danisent. Comparés réceptions littéraires d’autrefois, où l’alcool et les coups d’éclat frappaient fort (comme la fois où Norman Mailer a balancé son célèbre poing sur la tout aussi cé­lèbre mâchoire de Gore Vidal), les lancements d’aujourd’hui sont plus civilisés ; si joutes il y a, elles sont oratoires. Aux effusions de sang ont succédé les épanchements.

Bref, la scène dudit souper se déroule chez Dora Keogh, à Toronto, dans une mignonne salle privée évoquant la cuisine de Sur la route de Madison. Passons à table pour dire à Ian, l’homme pour qui paie le crime, pourquoi nous aimons ses livres. Telle était du moins la consi­gne préliminaire de la joviale bouquineuse Kim McArthur, qui publie Rankin au Canada.

Pendant que l’auteur à la tignasse digne du groupe Oasis était au sup­plice et m’avouait son embarras, nous nous sommes mis à table, à tour de rôle. Certains ont joué franc jeu, telle cette dame qui a déclaré être une de ses « 10 plus grandes fans » au monde. D’autres ont usé d’un type plus subtil de flatterie, tel cet homme aux lunettes à la Woody Allen qui a assuré n’avoir jamais lu de po­lar avant ceux de Rankin mais être devenu accro depuis. Une autre in­vitée, optant pour une forme de séduction inverse, a confié au romancier qu’elle ne l’avait jamais lu (elle ne lit que des magazi­nes) et qu’elle le « gardait pour plus tard ».

Le phénomène prenait de l’ampleur du fait que nous faisions de l’esbroufe non seulement au profit de l’invité d’honneur, mais aussi des au­tres convives.

Le désir d’impressionner se manifeste de multiples façons, mais n’est ja­mais aussi répandu que lors d’une rencontre de ce genre. Que la conver­sation porte sur les mérites d’un auteur de romans policiers ou sur la démocratie au Pakistan, tant d’opinions complaisantes et d’a priori extravagants peuvent agir sur le cerveau comme le cholestérol sur les ar­tères. (Oui, ça monte au coco.)

Le même psychodrame cérébral se joue en toutes lettres dans le ca­dre de la Grano Speaker Series, une série de soupers-conférences sur invitation seulement qui a lieu à Toronto. Le gratin de la société y fraie avec la crème des médias et les huiles du gouvernement et y ingurgite des fusilli en écoutant des personnalités comme l’athée britanno-­américain Christopher Hitchens et l’érudit français Bernard-Henri Lévy. Sou­vent, le divertissement tragicomique n’est pas fourni par l’intellectuel du jour mais bien par les salonnards, qui arrivent pomponnés et prêts à épater la galerie.

Car, quand des intellos rivalisent de fins mots, les conversations sub­stan­tielles sont vites écrasées sous une montagne de petits fours. Par­ta­ger son authentique point de vue peut sembler risqué, ce qui explique que plusieurs préfèrent avancer une opinion lue dans le journal de fin de se­maine, par exemple. Mais cela peut être encore plus péril­leux : à ce même souper Grano, assis à côté de Margaret Wente, bril­lante chroniqueuse du Globe and Mail, je me suis surpris à citer une opi­nion (sur Conrad Black) dont elle était l’auteure !

Plus tard, j’ai savouré une charge de la volcanique Camille Paglia au sujet de Hillary Clinton. Cinglant sans retenue la potentielle pre­mière présidente américaine, la Paglia a lancé : « Voilà une politicienne hyperbrillante et ultra-cérébrale qui ne sait pas agir en per­sonne ordinaire. »
En fait, à ce moment-là, je ne sais plus si elle parlait de la pauvre Hillary ou du reste d’entre nous…

Vos commentaires: courrier@enroutemag.net


Shinan Govani est chroniqueur jet-set au National Post, et il est fréquemment invité à donner ses commentaires sur les vedettes et la vie mondaine à la télé.

sgovani@enroutemag.net



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