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Through my eyes

Tout est relatif

La célébrité ici est parfois synonyme d’anonymat ailleurs.

Certaines réalités britanniques, tels Burberry et Helen Mirren, sont bien connues ici. D’autres, pas autant.

L’été dernier, je me suis mis à réfléchir à la théo­rie de la célébrité uni­verselle quand j’ai entendu des sifflements et tout un vacarme en me promenant un soir sur le Strand, à Londres. « Dean ! Dean ! Dean ! » Des centaines de jeunes femmes britanniques s’époumonaient devant l’Adelphi Theatre ; la foule était aussi déchaînée et chao­tique que la tignasse de Rod Stewart.

Impossible de voir à travers la mêlée. Levant les yeux, j’ai remar­qué que l’auvent était tapissé de miroirs et je me suis donc planté là, en me tordant le cou d’une façon propre à m’attirer les foudres de tout bon chiropraticien. Aurais-je la chance de voir ce Dean je-ne-sais-qui à l’envers ?

J’ai vite fouillé mes archives mentales en quête d’un Dean célèbre. Était-ce Dean Cain, le Superman des années 1990, encore bi­zarrement capable de déclencher un tel tohu-bohu à Londres ? Le fantôme de Dean Martin ? Le spectre de James Dean ?

C’est alors que j’ai vu que Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat était à l’affiche. Un éphèbe est sorti, joli et très Orlando Bloom, tout sourires et guidé par ses aides.

Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait. À l’hôtel, plus tard en soirée, Google m’a appris que Dean se nommait Collinson, et qu’en plus de camper un pharaon inspiré d’Elvis dans Joseph… il était vaguement célèbre pour avoir fait condamner Andrew Lloyd Webber à lui verser près de 15 000 $ pour une hernie et des blessures subies dans le cadre d’une autre production.

Je ne savais toujours pas qui c’était. Et j’adorais ça. Pour un chroniqueur mondain comme moi, visiter l’Angleterre me donne parfois l’impression d’être un botaniste qui découvre subite­ment de nouvelles espèces. Le Royaume-Uni, avec ses trolleys de stars de téléromans étonnantes, d’aristocrates à la diction soignée et de vedettes de la téléréalité chères à Sa Majesté, nous rappelle que Hollywood n’est pas l’alpha et l’oméga du mégavedettariat que l’on croit. Ailleurs sur la planète, la renommée est surtout un phénomène local, et ce, depuis toujours.

En partie, le phénomène de la renommée britanno-circonscrite est remarquable en raison du nombre impressionnant de vedettes qu’on trouve au Royaume-Uni. Ce pays ne semble pourtant pas si exotique : en gros, nous aimons les mêmes films, la même musique et la même mode ; bon, les Anglais sont fameusement pince-sans-rire, mais nous aussi trouvons Ricky Gervais hilarant.

La célébrité universelle est fréquente parmi le gratin des vedettes, mais pour chaque Nigella Lawson il y a une Billie Piper. Pour chaque Amy Winehouse, il y a une Sophie Ellis Bextor ; pour chaque Sienna Miller, une Peaches Geldof (la fille de Bob, célébrissime à Londres, obscurissime ailleurs).

Le phénomène existe aussi au Canada. Le Québec est un exemple évident, retranché derrière sa langue et son star-système bien distincts. Véronique Cloutier et Guy A. Lepage pourraient sûrement arpenter les rues de Toronto incognito. Mais le reste du Canada a aussi sa propre constellation de stars, et ses propres incongruités.

Un exemple : l’an dernier, à une soirée torontoise du milieu du cinéma, j’ai vu un photographe essayer de tirer le portrait du mégaproducteur américain Harvey Weinstein avec la chanteuse canadienne Chantal Kreviazuk.

Décontenancé, Weinstein a demandé directement : « Mais qui êtes-vous ?

– Oh, personne », de répondre la musicienne, assez célèbre au Canada pour passer à eTalk presque un jour sur deux et pour tenir la vedette d’une pub de produits capillaires.

Nombre des compatriotes de Kreviazuk n’auraient pas répondu si humblement ; ils lorgnent plutôt leurs voisins du sud avec envie, avides de gloire à l’américaine. Idem en Grande-Bretagne. Les îles qui nous ont donné Ozzy Osbourne et Gordon Ramsay pullulent de vedettes frustrées de ne pas être « quelqu’un » au-delà de leurs frontières.

C’est peut-être cette situation vexante qui a poussé Victoria et David Beckham à s’établir aux États. Toby Young, auteur de Comment se faire des ennemis, s’est prononcé sur cette dichotomie : « Étrangement, même les vedettes britanniques ont l’impression d’être des citoyens de se­cond rang si elles n’ont pas percé en Amérique. »

Mais l’idée selon laquelle l’Amérique est le berceau de toute célébrité n’est qu’une illusion, bien sûr, et la théorie de la gloire relative fonctionne bienheureusement dans les deux sens. Quand le grisonnant journaliste Anderson Cooper a fait la couverture de Vanity Fair l’année dernière, il ne figurait pas sur la version britannique du magazine. Et toi, Ryan Seacrest, M. American Idol aux sempiternelles cravates minces, tu n’arriverais pas à faire parler de toi à Londres même si tu le voulais. En fait, au grand prix britannique de la célébrité, Dean Collinson te perdrait probablement dans la brume. N’est-ce pas juste et bon ?

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