L’ART DÉSENCASTRÉ
Une révolution tranquille se déroule à Cuba, où les artistes jouissent d’une nouvelle reconnaissance.
Texte: SHAWN BLORE
Photos: SHAWN BLORE
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La route qui mène de l’aéroport à La Havane est semée de panneaux tonitruants : « Cuba est avec toi, Fidel ! » déclare l’un d’eux. Dans le taxi cahotant, je griffonne quelques traductions dans mon calepin. Le regard impénétrable, le Che clame sur une affiche géante : « Ton exemple est vivant, tes idées ne mourront pas. » La voirie n’a peut-être pas les moyens d’installer réflecteurs, garde-fous, repères de sécurité ou panneaux de signalisation, mais elle ne manque pas d’argent pour les slogans. « Dans la guerre des idées, lit-on encore, le socialisme triomphera. »
Le slogan qui m’amène ici, toutefois, est le seul que je ne vois nulle part : « L’art est le salut de la révolution. » Le sport a longtemps été la vitrine principale du succès de Cuba, mais, depuis quelque temps, l’intérêt se porte sur les arts. Je suis venu voir ce que les artistes cubains pensent du sort enviable qui leur est fait aujourd’hui.
La route s’élance vers l’océan à l’ombre d’une forteresse de pierres appelée La Cabaña, plonge dans un tunnel, puis resurgit près d’une plus petite forteresse, à l’ouest. Enclave de petits bâtiments de pierre remontant au xvie siècle, groupés serré près de la rive ouest de la baie de
La Havane, La Habana Vieja peint une carte postale vivante : hautes maisons coloniales, balcons, murs décrépits et rues étroites où des fillettes arborant le foulard rouge typique des écolières du primaire sautent à la corde parmi les voitures des années 1950. C’est une fabuleuse promenade dans l’histoire de Cuba, mais aussi un lieu où l’énergie créatrice semble entièrement vouée à empêcher le passé de s’écrouler.
On m’a dit que le Vedado est le quartier idéal où rencontrer des artistes ; je poursuis donc ma route vers l’ouest, le long du Malecón, célèbre boulevard riverain. Les immeubles, les rues et les perspectives s’élargissent avec les siècles jusqu’à l’hôtel Nacional, de style hacienda, perché sur une hauteur, qui marque l’entrée du Vedado.
Les origines petites-bourgeoises du Vedado sont manifestes dans les larges rues, les places ombragées et les spacieuses résidences des années 1930 et 1940 ; la révolution de 1959 a peut-être aboli les classes sociales, mais elle n’a pas refait la géographie des lieux. Le grand boulevard du Vedado, Calle 23, s’étend, vers l’ouest, de l’hôtel Nacional jusqu’aux grilles du Cementerio de Cristóbal Colón. Assez grandiose pour être classé monument national, le cimetière est l’hôte d’une multitude de madones Art nouveau, de gargouilles gothiques et d’anges Art déco prêts à prendre leur envol.
Tomás Gutiérrez Alea, le plus célèbre des cinéastes cubains, a fait deux films qui gravitent autour de ce cimetière. Fidel, semble-t-il, a bien aimé La muerte de un burócrata (1966), satire légère de la bureaucratie qui déjà à cette époque enserrait de sa main poisseuse la révolution cubaine ; Guantanamera (1995) se déroule 40 ans plus tard : les bureaucrates sont toujours aussi intransigeants, leurs interventions toujours aussi doctrinaires, mais il n’y a plus d’espoir de changement. Hélas, Gutiérrez Alea est mort peu après la sortie de ce film.