PLAISIRS SOLITAIRES
Seuls sur leur étoile, des originaux ont choisi de vivre en marge des normes culturelles. Les derniers hommes libres ?
Texte: TIMOTHY TAYLOR
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DER DES DERS: SETH bédéiste - Ne porte que vieux complets et feutres mous, directement des années 1920 et du début des années 1930. Photo: Sandy Pereira |
Un type de ma connaissance prise le tabac. Il a essayé le truc dans les années 1940, alors qu’il allait encore à l’école, soit plus d’un demi-siècle après la glorieuse époque du tabac à priser. Vers la fin des années 1970, il s’y est remis. Ce serait un euphémisme de dire que, dans les « années Boule Noire », le tabac à priser était considéré comme démodé : pour la plupart des gens, c’était (et c’est toujours) tout à fait dégoûtant. Sans doute est-ce à cause des nombreux reniflements, éternuements et crachats, sans parler des mouchoirs d’une couleur douteuse. Sous la pression sociale, la plupart des hommes mettraient rapidement fin à cette pratique ; pas mon copain. À mes yeux, il fait partie d’une espèce rare, celle des Ders des ders. Peut-être n’est-il pas littéralement le dernier à bord de son Titanic culturel, mais il est certainement l’un des rares rescapés.
Der des ders : Walter Backerman, livreur d’eau de Seltz, à New York. Trois générations après les débuts de son grand-père dans le métier, en 1919, il trimballe toujours ses bouteilles en verre contenant l’eau pétillante de la compagnie Gomberg Seltzer Works.
Der des ders : le père d’un ami, qui ne croyait pas aux vertus de l’anesthésie dentaire (pas même pour un traitement de canal), ce qui implique qu’il a dû trouver un autre personnage en voie de disparition, un dentiste qui accepte de pratiquer la chirurgie à froid.
Il serait facile, mais sans doute réducteur, de voir dans ces comportements une manifestation extrême d’individualisme. En fait, le Der des ders tel que je le conçois échappe plutôt au piège de l’individualisme qui caractérise notre époque. Après tout, le refus radical de tout conformisme est aujourd’hui la norme. Pour étayer cette thèse, on n’a qu’à inverser ma proposition : qui, dans votre entourage, à l’école, au boulot, affirmerait avec fierté être conformiste ? Personne. C’est d’ailleurs ce que l’écrivain torontois Hal Niedzviecki appelle, dans son dernier livre, Hello, I’m Special, le « nouveau conformisme », c’est-à-dire un milieu social qui suppose l’individualisme.
En guise d’illustration, il suffit de suivre l’évolution du sentiment d’individualité d’une personne (dénoté par la variable m, pour « Moi, moi, moi ! ») en fonction de la banalisation de ce sentiment dans la société en général (dénotée par la variable n, pour « Nous, nous, nous ! »). Quelqu’un qui a un m élevé se croit à l’écart du courant dominant. Un n élevé signifie que beaucoup, beaucoup d’autres personnes pensent de même :
