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LA VALISE ROUGE
(à roulettes et à poignée rétractable)
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À l’heure où la Terre tourne sur elle-même pour regarder la Lune qui baille sur les toits, le voyageur, fatigué, laisse tomber son armure et s’effondre à une terrasse. Il commande un verre de rouge, sec, et se demande si Dieu existe. A-t-il, hier, imaginé la cité où il a erré ? Était-ce un décor en trompe-l’œil ?
Le voyageur n’est plus certain de rien. Les contours s’estompent et les lignes dans la paume de sa main s’emmêlent. Cette ville, c’est peut-être Rome, Venise, Florence. Il reconnaît l’une dans la transparence de l’air, l’autre dans la sérénité d’une fin de jour, bleue et dorée. Et la troisième, il la reconnaît dans le lit défait d’une chambre où le hasard l’a mené. Il commande un autre verre de rouge, sec. Au fond de son verre vacille une flamme. Ce corps adolescent, l’a-t-il imaginé ?
Dans un mouvement d’impatience, il fait voler les plumes d’un pigeon voyageur à une patte qui vient d’atterrir sur sa table. Le monde défile sur la grande place : des amoureux soudés sur leur Vespa tournent en manège, des filles aux jambes graciles chaussées de ballerines chuchotent et rient accrochées à leur cellulaire, des couples poussent des landaus sur les pavés inégaux. La ville défile pêle-mêle : des grands-pères, des petits Angelo, des dames à bicyclette, des mamans pressées avec leur sac du marché et Marcello Mastroianni titubant au bras de Fellini. Chacun va rentrer chez soi et préparer le repas du soir en se laissant bercer par la musique de Nino Rota.
Le voyage tire à sa fin. Le voilà qui sanglote. Il balbutie qu’il veut rentrer chez lui, en Amérique, retrouver son amour, ses enfants. Il pleure. Il pleut dans son verre. Il va prendre le train. Le dernier de son voyage immobile. Un train de nuit. Il a fini d’écrire les cartes postales qu’il a bourrées de superlatifs, de mensonges, de « je t’aime », de « j’ai hâte de vous revoir » alors qu’il n’a qu’une envie, de s’enfoncer dans la mer avec des cailloux plein les poches.
L’horloge de la tour indique minuit. Il est temps de rentrer.
Il revient de loin. Les bagages sont défaits, mais les livres, les gui-des touristiques, les horaires de train, les cartes et les itinéraires com-mentés (avec promesses de toutes sortes de délices har-monieusement combinées) traînent encore ouverts sur la table du salon.
On l’interroge : Qu’as-tu vu ? Il dit : J’ai vu des villes fabuleuses des plages des villages des arcs-boutants des cathédrales des statues des voûtes de pierre des vagues des magnolias et une flamme qui danse. Il dit qu’il ne repartira plus jamais. Qu’il a peur de se perdre au détour des ruelles sombres, qu’il a peur des chambres d’hôtel. Il dit qu’il a peur de rater le dernier train.
Il ouvre son carnet. Il veut rapidement prendre quelques notes. Il a si peur d’oublier. Sa mémoire est pleine de petits trous noirs pas plus gros qu’une tête de quark qui avalent tout, jusqu’aux petits points rouges qui clignotent dans le néant. Alors il note, avec précision, la marque de l’auto qu’il a louée, le nom des villes qu’il a visitées, des hôtels où il a dormi. Il note les dépenses : l’essence, les restaurants, les livres, les souvenirs, les trois tours de Pise…
Quand tout est consigné, il descend au sous-sol ranger la valise rouge, à roulettes et à poignée rétractable.
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