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Special Feature

LA VALISE ROUGE
(à roulettes et à poignée rétractable)

C’est une pile de cartes postales avec des couleurs… de cartes postales : du vert à profusion, du jaune qui vire à l’orange, du bleu à ne plus savoir qu’en faire, du gris et du rouge, en petites touches : forcément, puisqu’il y a les oliveraies et les plantations de vignes, le soleil et les abricots, le ciel et la mer à perte de vue, un voyageur en complet terne et une valise à roulettes et à poignée rétractable, si pratique pour traîner sans effort son poids de bagages et de souvenirs, de taxi en chambre d’hôtel, de gare en aéroport.

C’est plus de 500 photos numériques non classées. On clique et les clichés défilent en désordre : un nuage en forme de soucoupe volante immobile au-dessus d’une forteresse, une via d’azzurro en à-pic vertigineux sur l’océan tranquille, un caïque turc aux voiles gonflées glissant sur sa ligne d’horizon. Un matamore en costume d’opérette qui pique des banderilles enrubannées dans l’échine d’un taureau. Des barques aux coques versicolores glissant sous l’arche des ponts dans le dédale liquide des canaux, un catamaran en aluminium. Un picador sur un cheval aveugle, caparaçonné. Des palais en pierre blanche d’Istrie, des façades de marbre rose et vert, des niches abritant des vierges drapées dans du marbre de Carrare, quelques chérubins joufflus. Ici Neptune, là Persée brandissant la tête de la si jolie Méduse. Des saints Marc foulant aux pieds dragon, crocodile ou serpents sortis des enfers chrétiens, des martyrs et des papes pétrifiés, des lions ailés, des aigles, quatre chevaux de bronze venus de Constantinople, six taureaux mis à mort et six flaques de sang qui s’agrandissent sur le sable dans une arène restaurée. Des villas somptueuses et décrépies, une cathé-drale sur pilotis, des pavés usés couverts de fientes de pigeon, une babouchka vêtue de noir qui agite sa timbale en styromousse. Sous un portique, des enfants roux, trois garçons et une fille, jouent en réseau à la guerre interstellaire. Les miniconsoles sont reliées par un fil.

Un fantôme de chien aboie au fond d’une cour.

C’est un chemin perdu dans la campagne. Des cartes dépliées sur le capot de l’auto. C’est un train qui traverse des tunnels noirs creusés dans la montagne, des banlieues hérissées de tours de béton en crépi gris. Des ombres tentaculaires au-dessus des jardins d’azalées le long des rails. Des entrepôts délabrés, des graffiti sur les palissades. Des zones ferroviaires jonchées de poutres pourries, de ferraille, de machines cassées, d’échafaudages jetés à l’assaut du vide, de rails rouillés qui ne mènent nulle part. C’est une gare, un terminus, c’est une autre ville avec des fleurs de porcelaine sur les stèles, avec des bicyclettes abandonnées dans des parkings mal éclairés. Est-ce la même ville visitée la veille ?

C’est un no man’s land avec des soupirs à la tombée de la nuit. Des punaises sous les draps dans une chambre d’hôtel hors de prix. À qui appartiennent ces chaussettes rouges sous le lit ? C’est une fenêtre ouverte sur la lune, gratuite. C’est une nuit chargée de rêves pour le lendemain.

Le voyageur, heureux comme Sisyphe quand il se lève le matin, explore les alentours. Les étals des petits marchés sont chargés de melons obèses et de pastèques, il rôde et s’égare dans l’entre-lacs des ruelles, dans le labyrinthe des maisons. Il fouille les boutiques à touristes qui vendent pour deux fois trop des Davids miniatures, des tours en plastique, des Pinocchios fabriqués en série. Il achète. Il débouche sur la grande place, là où on brûlait les hérétiques, et vient s’asseoir sur les marches d’une cathédrale gothique bandant fièrement ses flèches et ses arcs rénovés. La place s’anime, il imagine un défilé de souverains et de Pères de l’Église drapés de manteaux pourpres bordés d’or portant en triomphe sous les dais de brocart leur vérité absolue. Les ombres s’allongent, les langues se délient. Le peuple des fidèles s’agenouille dans la poussière, murmure ses prières pareilles à des roucoulements de pigeons. Au milieu de la place, des chiens se reniflent le derrière en tournant au-tour d’une fontaine où des chevaux vert-de-gris écument l’eau par les naseaux.

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