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LA VALISE ROUGE
(à roulettes et à poignée rétractable)
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Ceci n’est pas un polar même si, au départ de cette histoire qui n’en sera pas une, traîne une valise à roulettes rouge avec une poignée de traction rétractable. Une valise n’est pas forcément une énigme, elle ne contient pas nécessairement un cadavre découpé en morceaux. Cette valise pourrait être vide ou, au contraire, contenir tout l’univers, si on a un peu d’imagination. Une valise est une valise et ceci n’est pas à proprement parler un récit de voyage, c’est un bric-à-brac d’images, de surplus d’impressions, de sensations, c’est un casier à tiroirs rempli de piaillements d’oiseaux, de coups de vent qui retournent les parapluies (et fatiguent les baleines), de détails superflus, de manque de temps pour tout voir, de souvenirs inventés, de clichés dérobés, d’odeurs de citrons volés…
C’est la chronique anarchique de pas perdus et délibérément inutiles, de détours, de croisements, de dérobades et de quelques états de grâce. C’est une flopée de trois fois rien portée par des cou-rants d’air et jetée en vrac dans les cases d’un petit cabinet sans curiosités. Ceci n’est pas une pipe : il n’y a pas d’objets dans ce cabinet, pas de bidules exotiques, pas de billes de verre, ni statuette antique ni gri-gri. Pas de rose de Jéricho, de papier de Chine, de défense de narval ou de momie d’Égypte, pas de pointe aux âmes forgée, d’épices rares, de pétales et corolles de fleurs séchées.
Ce n’est pas une collection de sable ni de cailloux, mais il y a trois galets à ricochets lancés du haut d’une tour qui penche : deux qui tombent en parfaite synchronie à la mémoire de Giordano Bruno et de Galileo Galilei, et le dernier est lancé très haut dans les airs, dans le ciel bleu monochrome (IKB 3), en hommage à Yves Klein et à tous ceux qui ont fait le saut de l’ange pour sonder l’infini.
C’est peut-être un carnet de croquis. C’est surtout un fouillis de lignes d’horizon qui se superposent, de perspectives inextricables, de structures sans assise, de machins disloqués. Partout des ratures, des retouches, des traits gommés à cause de tous ces mouvements si difficiles à arrêter sous le crayon : élans, battements, tourbillons, spirales d’hirondelles au-dessus d’une cathédrale d’or sous un ciel d’Orient… Comment dessiner la danse de cette entité androgyne en saroual safran qui virevolte sur le parvis ? Comment fixer sur le vélin le haussement d’épaule, le déhanchement, la cambrure, l’arabesque, le geste qui disparaît sitôt esquissé ? Comment capter la beauté envoûtante de cette flamme qui danse, fugace comme un baiser d’oiseau, légère comme un souffle de coquelicot ? Et si, en plus, ces folles arabesques font vaciller la Terre sur son axe et qu’autour d’elle les astres soulèvent leurs robes bigarrées et se mettent à tourner, tourner, tourner tels des derviches en transe sous le soleil de midi, comment faire un dessin sans que tout s’enchevêtre, avec des contours nets ? Si le ballet dure plus de deux heures, il n’en sortira qu’un gribouillis, qu’un barbouillis de couleurs, c’est garanti !
Quand, au loin, le tintement des cloches d’une église romane viendra rappeler le jour à l’ordre et qu’on entendra à nouveau les sons familiers du quotidien (carillons, clochettes de guidon, klaxons, ronflement puissant du camion de la collecte d’ordures qui débouche au coin de la rue), quand la vie reprendra son cours normal, on pourra prendre enfin son temps et dessiner le chat qui, sur le pas de la porte, s’est finalement endormi.
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