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Special Feature

La science de l’adieu

POÈME POUR NELLY SACHS I
La nuit qui monte
tremble à la façon des grands oiseaux
et ressemble à l’audacieuse violette.
Nuit des yeux fermés,
du caillot dans la bouche,
de l’avant et de l’après.
La nuit qui tombe des airs
nous ensevelit à jamais
dans la non-guérison.
« Où se cache le temps du pardon ? »
demande celle qui ne peut dire adieu
à ceux dont le sommeil garde le poids d’une éternité.

POÈME POUR NELLY SACHS II
Elle décrit l’étrange étrange inquiétude de la chair,
montre l’ombre affamée
sur le dos des condamnés,
indique l’endroit où les astres se suicident
à la manière des millions de papillons mexicains,
écrit le combat des morts en nous
dans ses Énigmes ardentes.
Elle se nomme Nelly-de-la-Douleur :
elle peint la nuit de fer,
le ciel mordu par les cris
et la terre comme une tombe dans le vide.

POÈME POUR MARINA TSVÉTAÏEVA I
Les images n’arrêtent pas de tourner
dans le ventre de Marina
couchée sous un ciel jaune
où grondent les anges.
« Mourront ceux qui meurent dans leurs rêves », dit-

                                                                                     [elle.
en voyant les mondes qu’elle n’a pas inventés
courir vers elle
et l’engloutir.
L’amour vieillit rapidement,
plus rapidement que la vie
dans ses poèmes où les amants sont éternels.

POÈME POUR MARINA TSVÉTAÏEVA II
L’or niché dans son chignon
malgré les années grises ;
elle dit : « Fais-toi une place dans mes cheveux. »
Elle sait que les miracles ne se produisent plus
après le tsar, après Lénine, après Dieu.
Elle écrit quinze poèmes pour Blok :
un peu de vent dans le rêve,
un peu de soie dans la nuit,
un peu de jeunesse,
un peu de tendresse.
Mais elle ne sait plus où trouver le bonheur.

POÈME POUR MARINA TSVÉTAÏEVA III
Parfois, elle crie,
ses yeux comme des nids,
des yeux pour sa fille,
pour son fils.
Poèmes de plus en plus rares
dans un siècle violent dans la violence.
Elle n’a plus de goût de vivre,
elle ne dort plus :
pas de soleil,
pas de mer.
Elle n’attend plus la chaleur,
celle qu’on nomme
« la somnambule aux deux lunes sombres ».

POÈME POUR MARINA TSVÉTAÏEVA IV
Aimer Marina,
sa compréhension de la lumière.
Serre-moi dans ta langue,
tes rimes viennent d’un autre monde ;
grande quand tu écris
entre le oui et le non,
entre le soir qui n’est plus le soir
et le matin qui n’est plus rien
après la lune ;
tu colles les poèmes un à un
pour moi attendant encore la définition du bonheur.

POÈME POUR MARINA TSVÉTAÏEVA V
Les pages blanchies par l’épouvante,
par le temps de la terreur,
par le silence avalant les vies.
Elle s’essaie à l’amour,
au rouge qui se lave,
au vent qui est à genoux,
à l’écriture qui va et vient.
Sous le cœur de l’amant
est écrit son nom : « Marina ».
« Qui a vécu dans vos rêves ?
Qui a décidé que vous mourriez ? »,
écrit-elle dans le livre de l’adieu aux âmes.

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