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Special Feature

La science de l’adieu

POÈME POUR FEDERICO GARCÍA LORCA I
Tu dormais dans les roses,
accompagné par ton sang triste.
Qu’elle est belle, la chevelure des séraphins !
Tu mourras, tu le sais,
tu as écrit dans tes poèmes bleus
le cri des fleurs.
Tu sais ce que fait le feu,
le ciel qui claque,
le fleuve couché dans le rouge.
Tu ne veux pas être tranquille,
car la nuit est carrée.
Le temps des gitans vient d’arriver.

POÈME POUR FEDERICO GARCÍA LORCA II
Tu meurs d’amour tout le temps,
Federico le Fils, le Frère, l’Amant.
La nuit arrive près de ton cœur,
tu frémis, tu parles ;
sont-ce tes yeux qui brillent au loin
parce qu’ils ne se reposent jamais ?
Poèmes sans sommeil,
poèmes complets ;
ensemble sont cousues toutes les romances
du caballero errant.
Tu meurs sans le vouloir.

POÈME POUR FEDERICO GARCÍA LORCA III
Ton encre de cheval noir,
la nuit qui t’attend
pendant que les autres pleurent :
pleure le matin, pleure la ville,
pleure la mer avec sa chevelure.
Tes poèmes changent,
la peur ne t’attend plus,
mais la rose gémit,
l’air vole.
C’est la guerre,
il y a des bûchers partout.
Les autres seront tués,
gens de chair, gens de sang.

POÈME POUR FEDERICO GARCÍA LORCA IV
Silence de papillon noir
pour Alfonso, Diego, Juan, Rafael ;
cent baisers contre leur cou
comme les cent chevaux du roi.
Tu inventes le vent,
ce qui vient après,
les cris disparaissant dans le vent
et les oiseaux te disant adieu.
Ton cœur forme un poing noir,
il est ce qui bat et ce qui vole,
blessé comme un Espagnol.

POÈME POUR FEDERICO GARCÍA LORCA V
Adieu à l’amour,
mais tendre passe le cri
du poète qui sait tout,
lent et magnifique dans le jour
qui se plaint comme une fontaine.
L’heure de la mélancolie sort
au moment où les étoiles sont clouées au ciel
et que la porte du cachot se ferme.
La poussière tremble,
l’eau danse
et la joie s’éloigne.

POÈME POUR OSSIP MANDELSTAM I
Sous la couleur soufflant sur le ciel,
sous l’obsession du ciel
qui traverse le corps aveugle :
entouré des libellules bleues de la mort,
Ossip erre,
veut prêter la vie à ceux qui l’ont perdue.
Ses poèmes sortent du sel des sanglots ;
il dit que l’écriture est aussi imparfaite que l’amour,
mais il écrit aujourd’hui le mot « adieu »
à cause de la réalité noire du tyran.

POÈME POUR OSSIP MANDELSTAM II
Dans le firmament,
aucune étoile ne parle ;
rude est la terre russe,
le blanc y mange les yeux.
Le poème se cogne contre les autres poèmes
dans la nuit épaisse d’Ossip
écrivant sur le temps enfermé :
toujours la terreur,
toujours la censure.
La Kolyma dort comme un cercueil,
Moscou n’entend plus rien
et Dieu ne regarde plus Ossip écrire.

POÈME POUR OSSIP MANDELSTAM III
Est-ce que Nadejda s’habitue à la vie,
à la science des adieux ?
La peur siffle partout.
Son âme plusieurs fois exténuée
souffle, souffre.
Elle sait qu’Ossia ne dort pas la nuit,
qu’il cherche des mots
plus concrets que le jour pauvre.
« Ce qu’il y a du vent sur la sombre Néva », conclut-
                                                                                         [elle.

POÈME POUR OSSIP MANDELSTAM IV
On tue un poète.
Ton corps de nomade, Ossioucha,
ta vie d’enfant avec Nadejda,
tes sentiments pas faits pour la Sibérie,
tu as connu la cruauté de l’insecte.
Comme les étoiles vont avec les étoiles,
vous êtes deux avec des images
qui ont la faim des miracles.
Ah! les petits jours de décembre
au parc Zamoskvoretchié
avant la peur,
avant l’espace engourdi
et les regards qui font mal !

POÈME POUR OSSIP MANDELSTAM V
Le poème avance à petits pas dans l’univers.
Tu n’es pas mort, tu n’es pas seul
avec ta tendresse infirme,
ta vie semblable aux cercles de la buée.
Tu dis :
« L’ombre est sans charité. »
Tu dis :
« Bénie la nuit qui serait innocente. »
Les morts ne sont pas mortels
sous les nuages égarés
dans le vieux ciel.

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