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Special Feature

La science de l’adieu

POÈME POUR PAUL CELAN I
Les rêves changent.
La neige remue sous les corps.
La nature morte du siècle
est celle de la langue impossible
capable d’inventer des massacres.
Les rêves marchent.
La neige se tait.
Plus grands deviennent les mots
du sang de la solitude
comme du sang des larmes.
Ici-bas vagit notre réel.

POÈME POUR PAUL CELAN II
Le vide fleurit parmi le feu,
la vie, on ne la reconnaît plus ;
le beau blanc du sommeil
ressemble à une cicatrice.
Ici les soirs sont épais comme le pain,
les ombres les nourrissant
sous la braise du ciel.
La nuit s’éteint :
qu’avons-nous inventé
pour que la malédiction tombe sur nous ?

POÈME POUR PAUL CELAN III
Les corps sont amassés sous les corps,
ramassés sous le bleu bouclé du ciel,
dans l’heure pétrifiée.
Le cœur n’est plus rouge
la nuit n’est plus appelée une fugue :
la mort est venue d’Allemagne.
Un peu de matin clair
avant que le Juif ne soit arrêté
parce que son âme n’est plus excellente ;
la peur galope dans ses yeux ;
il n’existe déjà plus
quand surgit l’aube de lait.

POÈME POUR PAUL CELAN IV
Ce que tu écris devient un adieu
parce que le monde n’est plus advenu,
parce que le ciel ne s’invente plus
et que le temps a crié.
Paul, ta voix qui pousse encore,
ton âme arrachée d’entre les orties ;
Paul pour nous et nos étoiles flétries.
Plus rien ne nous apprend le sourire des vivants
et la lumière roulant dans chaque jour ;
il faut donc que tu écrives
dans le savoir absolu de la nuit.

POÈME POUR PAUL CELAN V
Un poème aussi nécessaire
que le vent dissipant la brume,
que le vin versé aux invités.
Le noir creuse le ciel,
l’éternité s’est arrêtée à ses portes.
On ne compte plus les pleurs bus,
ni les heures jetées au loin,
ni les étoiles brûlées inutilement,
mais on écrit le nom
de ceux qui ont dormi auprès de nous
sous la forme de tatouages d’adieu.

POÈME POUR VARLAM CHALAMOV I
De la nuit,
on dit qu’elle est née entre les mélèzes
depuis trop longtemps ;
l’air imite le voleur qui court
dans l’hiver des rennes dehors.
La cigarette pour chacun de tes poumons,
quelque chose comme un cadeau digne de toi,
Varlam, qui tiens à la vie.
Le monde de glace sur tes épaules :
un peu de chair, un peu de peau,
juste des os, un cerveau,
le tout d’une valeur de trente-deux kilos.

POÈME POUR VARLAM CHALAMOV II
Tu es une personne aussi légère que la cendre ;
deux mains transparentes,
un grand corps maigre
contre d’autres corps maigres ;
mais tu ne pleures pas sur ton châlit.
Tu dis :
« Mes larmes ne tomberont jamais dans ma
                                                                       [gamelle. »
Le sommeil malade,
celui qui est froissé,
celui qui est froid
après le sommeil,
quand tu ne vis que pour la nourriture,
que pour la cigarette sucrée.
Moitié mort,
tu ne demandes pas à qui tu dois la vie.

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