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Special Feature

HAVRE-LES-CHIENS

J’avais déjà cinq ans quand, troublé par les commentaires des autres enfants à mon égard – on me traitait de rapporté, de bâtard des bateaux –, j’ai battu Guillaume Grisé dans le vieux cimetière, lui ouvrant la tête sur le socle du crucifix monumental qui occupait le centre de la place. Le blasphème a été dénoncé, d’autant que je n’en étais pas à ma première profanation. Avec les autres enfants du voisinage, longtemps, j’ai joué sur Emily-Jane Thomson 1888-1896, une jeune fille de cette fin de siècle dont la stèle funéraire renversée au sol servait de témoin à nos jeux de cachette. Debout sur sa tombe, nous n’étions saufs qu’à l’appel de son nom quand nous jouions à Emily-Jane Thomson. J’étais, paraît-il, l’instigateur de ce qu’on prenait pour de la perversité.

J’ai donc été dénoncé au conseil municipal et à l’église un dimanche de mai comme mauvais exemple, avec insinuations officielles quant à mon absence d’identité religieuse et civile. Je n’étais dans les papiers de personne et ce défaut d’origine expliquait, semblait-il, mes comportements sacrilèges. J’étais peut-être le jouet d’une hérédité hérétique transmise par l’une ou l’autre sorte de protestants qui pullulent dans les vieux pays et trahissent l’héritage de notre sainte mère l’Église romaine, catholique et apostolique, ainsi que le répétait, dimanche après dimanche, le bon curé Lepage dans ses homélies dominicales.

Et j’ai su qui j’étais. J’ai su que cette longue femme, veuve au soir même de son mariage tragique, était ma mère. C’est ma tante Roxanne qui m’a appris que sa sœur Aliénore n’avait eu qu’un seul mari, Paul Messiaen, renversé fatalement par un camion au sortir d’une mairie quelconque dans une Europe qui nous était inconnue. De cette union, Aliénore n’a conservé que le nom. Quant à ses enfants, elle les a faits au gré du vent – c’est moi qui le dis, les explications de tante Roxanne étaient plus sournoises, plus sinueuses, moins franches. J’ai compris que j’avais dans le monde un père vagabond et pour le reste, ce n’est peut-être que fiction.

Dans ce zoo humain qu’était Havre-les-Chiens, cet orphelinage – j’en revendique l’expression – a fait de moi une bête curieuse. Mais, au lieu de me soustraire aux regards, je me suis au contraire exposé à la vue de tous, requérant dès lors la tanière de ma mère, que j’occupais le plus souvent possible, au désespoir de ma tante Roxanne.

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