Les portes closes
Nouvelle pour deux voix
Par Lori Saint-Martin
Illustration par Marianne Chevalier
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Des semaines déjà que ça dure. J’ai perdu le compte des jours qu’il passe enfermé dans son studio avec cette jeune femme. Moi, évidemment, j’en suis bannie. Comme si je ne savais pas ce qui se trame derrière cette porte. Toujours le même rapprochement, le même jeu, la même fin. Un de ces jours prochains, honteux et fier, il viendra tout me raconter.
Trente ans de mariage déjà. J’aurai passé ma vie du mauvais côté des portes closes. Je chasse les images, elles reviennent bourdonner autour de moi. Même quand je suis dans mon petit studio à moi, à l’autre bout de la maison. Loin d’eux deux, je ne suis pas plus proche de moi. Les pinceaux, la toile, les couleurs en fête : parfois, tout de même, j’arrive à oublier. Mais pas aussi complètement que lui m’oublie.
*
Elles sont nues, moi habillé. Je suis leur médecin et leur psychanalyste en même temps. Leur corps nu révèle leurs secrets, leurs ombres. Mes manies sont devenues célèbres, elles savent que j’exige la docilité. Elles prennent la pose que j’ai choisie, l’expression que je leur ordonne de prendre. Leur jeunesse et leur éclat, offerts à moi seul.
Moi je vieillis, elles pas. Ou plutôt ce ne sont jamais les mêmes. Je savoure la rencontre, chez elles, de l’arrogance – il m’a choisie, le grand homme – et de la peur. Du moment où elles commencent à poser, elles sont dépossédées. Évidemment, elles crânent. Leur regard me dit : tu me veux, et tu ne m’auras pas. Je l’aurai, celle-ci comme les autres, toutes je les ai eues, nues devant moi, plus offertes que dans l’amour. Leur peur de ne pas être belles sur la toile, d’être démasquées.
La pièce est surchauffée, l’air crépite. Du corps de cette jeune femme à ma main, un désir prend forme. Je tremble de désir contenu. Je ne fais pas un pas vers elle. C’est de cette tension que naît le tableau.
Celle que je peins maintenant lève tout à coup la tête et soutient mon regard. Tss, pas le droit, pas le droit. Ses yeux verts, sa peau criblée de taches de rousseur. Et surtout, cette façon assurée d’être là, dans son corps. Son odeur de vase et de fleurs. Ce regard qui ne vacille pas.
Je pense à Élise, tout à coup. Cette masse de cheveux roux, cette peau fine. Et une grande fatigue m’envahit.
*
Nous deux, c’était avant l’argent, la gloire. Jeunes encore, nous nous sommes choisis. J’avais encore dans les narines l’odeur de grisaille et d’échec que j’ai respirée tous les jours de mon enfance. Patrick avait ce talent immense et, sur lui, l’ombre gigantesque de son père qui l’empêchait d’avancer. J’ai cru en lui et lui en moi. Et nous avons peint, lui toujours, moi par périodes, et il y a eu, pour nous deux – mais surtout pour lui, tout de même – les expositions, les musées, les livres sur nous, les documentaires, tout ce dont nous rêvions. Deux filles, elles sont de jeunes femmes déjà, comme celles qu’il peint. Des étés, des voyages. Le temps a coulé sur nous, paisiblement. Sans trop d’accidents, du moins apparents. Mais c’est peut-être ça la vraie réussite d’un couple : colmater les fissures, sourire tout en maintenant un doigt dans la digue. Ramasser les éclats de verre sans y laisser un doigt, voire toute la main.
Lui qui est dur avec les autres est pourtant bon avec moi. Sauf pour ses trahisons, bien sûr. Elles nous éloignent. Elles nous rapprochent aussi. S’il me trahit, et qu’il me le dit, il annule la trahison ; je reste la plus importante. Il a besoin de mon regard sur sa vie pour se sentir exister, comme d’autres ont besoin de Dieu, ou de l’idée de Dieu.
Avec Élise, il ne m’a rien dit. C’est ainsi que j’ai compris que, cette fois-là, c’était grave.
Comme c’est loin déjà, cette histoire de folie et de flammes, et pourtant chaque fois qu’il s’enferme avec une autre, tout me revient.
*
Elles ont beau frimer, aucune belle femme ne se croit belle. De chaque amant, elles espèrent la certitude définitive, les mots qui leur feront croire. Moi, plus que tous les autres, je leur promets l’immortalité. C’est pour leur propre beauté révélée, et pas pour ma pauvre peau flétrie par le temps, qu’elles viennent vers moi.