Place Liman
Par Estelle Bérubé
Illustration par Natalie Chiccochioppo
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C’est mardi. Je me suis mariée aujourd’hui. Il y a un mois, Père avait décrété que Yilmaz possédait toutes les caractéristiques d’un bon époux. Les raisons de ce choix m’étaient apparues obscures. Malgré mon indignation, je n’avais évidemment pas contesté la décision paternelle. Me voilà donc aux côtés de l’homme qui, depuis la signature des papiers, est devenu mon mari. Assis sur deux petites chaises de bois, nous faisons face aux invités réunis en notre honneur sur la Place Liman.
Ma mère, debout sous un arbre en compagnie des femmes du village hoche la tête évitant toutefois de prendre part aux conversations qui vont bon train. À quarante ans à peine, elle porte déjà le poids des ans sur son corps alourdi par les maternités. Son dos courbé témoigne de la rudesse des travaux dévolus aux femmes. Hottes de fagots à transporter sur de longues distances. Feux de bois à alimenter pour cuire köfte et gözleme . Fumée âcre qui noircit la peau vite chiffonnée. Pourtant, ce soir, malgré les signes d’une vieillesse prématurée, je la trouve belle et distante, le babillage des autres femmes l’effleurant sans l’atteindre. Elle se tait, tout comme elle l’avait fait à l’annonce de mes fiançailles. La sentence nous avait laissées muettes.
Père ne l’avait consultée que pour la forme et elle avait acquiescé d’un air gêné sans oser soutenir mon regard inquisiteur. Comme toujours, elle avait légèrement baissé la tête consciente que ses grands yeux noirs seraient incapables de toute dissimulation. Elle s’était contentée de lisser de ses mains rugueuses des plis imaginaires sur son tablier aux fleurs depuis longtemps fanées.
Ce soir, l’air est doux sur la Place Liman. Les feuilles desséchées des hêtres et des châtaigniers se balancent mollement. Leur frottement fait écho au son aigu des crécelles mêlé aux accords des musiciens qui enchaînent des mélodies traditionnelles. En face de nous, les plus jeunes dansent maladroitement. Leurs corps boudent le rythme, leurs mouvements prisonniers des vêtements empesés pour l’occasion. Plus loin, les plus âgés sont regroupés autour de quelques tables bancales où traînent des bouts de pain au fond des corbeilles. À droite, les hommes dont j’ai peine à distinguer les traits fument sans arrêt ce tabac noir, orgueil de la région. Ils se laissent envelopper sournoisement par les volutes bleutées de la fumée que la brise ne parvient pas à chasser. Parfois, une rumeur s’élève de leur groupe, mais le regard furtif des femmes a tôt fait de calmer les humeurs belliqueuses de leurs époux dont les éclats de voix s’évanouissent à nouveau dans la pénombre.
Les serveurs, aux aguets, apportent des verres de thé couverts de dorures. Alors les hommes, de leurs gros doigts jaunis de nicotine, s’emparent avidement du blanc des carrés de sucre qu’ils laissent tomber dans le liquide ambré. Maladroitement, ils agitent la boisson brûlante avec de petites cuillers qui tintent à l’unisson. Puis, d’un air complice, ils lèvent leurs verres qui brillent sous la lumière des réverbères. À gauche, les femmes poursuivent leurs conversations feutrées par le clapotis des vagues. À l’occasion, des éclats de rire fusent du côté des hommes. Alors les femmes curieuses, tels des oiseaux frileux, relèvent leur tête couverte d’un hidjab de fête. Des regards entendus se terminent par de timides sourires. Quelques-unes s’arrêtent brusquement de parler et se tournent dans notre direction. On nous épie.
Moi aussi, j’épie l’homme taciturne au teint cuivré assis à ma gauche. Il promène ses beaux yeux sombres sur les invités. Une épaisse moustache dissimule des lèvres que je devine minces et sévères. Son corps semble trop grand pour lui. Les manches râpées et trop courtes de son veston laissent s’échapper de larges mains calleuses qu’il a abandonnées sur ses genoux. Ses ongles sont noirs. Je frissonne. Il se tourne vers moi. Et moi, malgré mes timides seize ans, je lui souris me croyant différente dans ma robe blanche.
Elle me vient de ma mère, cette robe d’un blanc douteux. Je me souviens très bien du jour où elle était revenue un peu excitée du village. Les yeux brillants, elle avait sorti de sa poche une vieille photo jaunie qu’elle avait dépliée avec soin. Déchirée à la hâte d’un magazine oublié par un des rares touristes s’étant aventurés jusqu’à notre village, la photo montrait un jeune couple dans un jardin. Des arbrisseaux ponctuaient de touches vert tendre le fouillis multicolore des roses, des iris et des lupins. Naïvement, j’avais collé mon nez sur le bout de papier pour le humer. Déçue, j’avais reporté mon attention sur le jeune homme blond qui souriait à pleines dents à une déesse rousse émergeant d’un bouquet de soie blanche. Cette photo avait convaincu ma mère que la félicité passait obligatoirement par l’abondance. Des mètres de tissu blanc devaient donc assurer mon bonheur. J’ignore cependant les subterfuges dont elle s’est servi afin de convaincre Père d’accepter ce caprice féminin.
C’est ainsi que des jours durant, après le repas du soir, j’ai vu ma mère plisser les yeux en piquant l’aiguille d’un geste sûr dans le coton qu’elle s’était procuré après d’interminables palabres auprès d’un vendeur méprisant. Ces longues soirées de travail méticuleux ont pris tout leur sens lorsque, ce midi je suis sortie de la maison paternelle, j’ai vu alors glisser de petites larmes sur la rondeur des joues maternelles. Sa fierté, mal dissimulée, s’épanouissait sous les yeux écarquillés des villageoises. Mes frères et sœurs papillonnaient autour de moi, éblouis. Père a même ronchonné quelques mots qui ressemblaient à des compliments. De mon époux, pas une parole.