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Travel

Nouvelle nouvelle

L’abc du voyage, c’est de laisser les lieux faire de la prose sans le savoir.

Œuvre de Charlotte Oh

Il y a 20 ans, je suis allée passer trois mois en Inde avec une amie du secondaire. Pour lire dans l’avion, j’avais Les enfants de minuit, de Salman Rushdie, et j’avais rangé La montagne magique de Thomas Mann dans mon sac à dos. Avant même d’ouvrir ces ouvrages, je savais que la voix de leurs auteurs serait à tout jamais mêlée à mes souvenirs in­diens, et que ce qui m’attendait en Inde, quoi que ce fût, serait pour toujours lié à ces romans. Mes expériences de lecture et de voyage se­raient indissociables 20 ans plus tard.

La montagne magique est un livre volumineux et lourd. Hans Castorp, jeune homme sur le point d’embrasser une carrière de bureaucrate, part en voyage. Retenu dans un paysage montagneux et inhospitalier, il revoit sa conception de la mort, de l’espace et du temps et en est transformé à jamais. J’avais à peu près le même âge que lui quand j’ai quitté Terre-Neuve pour ce premier voyage outre-Atlantique.

J’adore voir le soleil rouge par le hublot d’un long-courrier après un sommeil peuplé de rêves déroutants dont on sort dans un sursaut. Ni couchant ni levant, il ressemble à la petite boule rouge qui saute en rythme au-dessus des paroles d’une chanson sur un écran de karaoké.

Affaissés sur leur siège, des passagers dorment : un journal s’étale sur une poitrine, une suce pendouille de la bouche humide d’un nourrisson ; masques de satin noir pour les yeux, mâchoires détendues. Ici et là, le halo d’une liseuse donne à un lecteur le vernis d’une peinture à l’huile. Lire un roman en vol fait se rembobiner en un éclair l’infini mètre à ruban du temps. Les heures s’évanouissent en un instant.

Le style des Enfants de minuit était nouveau pour moi, plein de fantaisie et d’histoire, agressif et verbeux, débordant de longues phrases sur les castes et la couleur de peau, la politique et l’amour. Au Cachemire, où nous avons fait de la randonnée, mon amie et moi avons été invitées dans une cour d’école pour entendre des enfants chanter dans l’air glacial. De leurs bouches sortaient une buée blanche, un chant pur et clair. Je songeais au héros de Rushdie, dont le grand-père, parti étudier en Allemagne avant de revenir au Cachemire, avait pleuré par une semblable journée hivernale parce qu’il se sentait « incapable d’adorer un dieu dont il ne pouvait mettre absolument en doute l’existence ».

Puis j’ai lu La montagne magique à bord d’une shikara, sur le lac Dal, et en haut d’une falaise de Goa surplombant une plage où des touristes jouaient au volleyball. Et aussi assise sur le marbre blanc et chaud du Taj Mahal. Là, un homme sous une bâche bleue, couché sur l’herbe jaunie, a lévité à trois bons mètres du sol, les orteils vers le ciel. Pour prouver qu’il n’y avait pas de truc, quelqu’un est passé sous lui en courant, puis le lévite s’est reposé au sol, et je suis retournée à ma lecture.

Mon voyage en Inde était une quête spirituelle. Je me demande aujourd’hui s’il existe des endroits plus empreints de spiritualité que d’autres. Le voyage peut affecter si profondément qu’il devient, en soi, une expérience transcendante.

Une fois terminée, La montagne magique n’avait plus de couverture. Son dos était décollé. Du livre en morceaux s’étaient détachées quelques pages. J’ai jeté l’ouvrage à la pou­belle de ma chambre. Au moment du départ, le directeur de l’hôtel m’est apparu, le roman en main. « Dans ce pays, on ne met pas les livres à la poubelle », m’a-t-il appris, avant de me demander de signer un papier où je reconnaissais lui avoir donné ma permission de récupérer l’ouvrage. Il était furieux, j’étais honteuse.

Comme l’illustre Thomas Mann, en voyage, l’espace fait of­fice de temps. Nous oublions qui nous sommes, ce qui nous lie aux autres et ce qui nous donne un sentiment d’appartenance. Peu importe le voyage entrepris, on ne peut revenir en arrière.


Vos commentaires: courrier@enroutemag.net


Lisa Moore travaille à la rédaction d'un deuxième roman. Alligator, son précédent, a été en lice pour le prix Giller.

 



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