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L’Éclat des lieux

Chercher la lumière permet de mieux s’orienter.

Photo d'Ola Kolemainen

Il y a des gens qui partent au soleil ; moi, je traque la lumière. Ce n’est pas que je sois insensible à la lueur d’un coucher de soleil boréal, à l’éclat d’un ciel tropical à midi, mais mon regard se détourne immanquablement. J’ai grandi dans la clarté froide et nette des hautes plaines de l’Alberta, où la moindre branche d’un saule sur la crête d’un canyon apparaît gravée sur l’hori­zon comme une lithographie. En randonnée solo dans les Rocheuses, près du lac Egypt, j’ai déjà été témoin de ce que les météorologues appellent une gloire, un phénomène atmosphérique rare, quasi mystique, par lequel on voit son ombre auréolée d’anneaux sur un banc de brouillard. Mes premiers séjours dans l’île de Vancouver et sur la côte du nord de la Californie m’ont initié aux plaisirs subtils de la brume ; quand l’air est très humide, l’espace s’aplatit, les contours se fondant avant de disparaître.

Plus que la végétation, le relief ou l’architecture, c’est la lumi­nosité qui singularise un lieu. Dans notre appréciation, l’éclairage est aussi déterminant que le paysage. En tant que critique d’architecture, je voyage aux quatre coins du monde pour admirer des chefs-d’œuvre. Mais le souvenir de mes illuminations est plus vif dans mon répertoire géographique interne.

Lors de mon premier périple en Australie, ce que j’ai pris pour deux semaines de syndrome du décalage horaire était sans doute dû à la lumière. La luminosité australienne est aussi différente de l’albertaine qu’un eucalyptus d’un érable : les teintes chaudes du soleil de midi, le rouge sang des fins de journée. Lorsque je pense à l’Inde, je revois son incomparable lumière à la saison sèche, quand dansent des grains de poussière par milliers, comme autant de divines particules de couleur. Pour ceux que les destinations lumineuses allument, rien ne vaut le Nunavut : mousseline mélodramatique de brouillard et de neige autour de Pond Inlet ; Iqaluit s’éveillant aux premiers rayons de l’aube réfléchis sur la banquise de la baie Frobisher ; touffes de mousse projetant des ombres de séquoias dans l’infiniment plat des alentours de Cambridge Bay.

En son temps, un autre traqueur de lumière, Claude Monet, inspiré par la Tamise vue depuis sa chambre du Savoy, a couché sur la toile la masse et la densité lumineuses de l’air ambiant. L’impressionnisme, croit-on aujourd’hui, serait né de la tentative de Monet et de ses pairs de rendre les nuages de suie recouvrant une Europe depuis peu chauffée au charbon. Quelques décennies avant la visite de Monet, William Blake, de son modeste logis de Lambeth, sur l’autre rive de la Tamise, écrivait dans son poème The Mental Traveller que « l’œil faussaire fausse tout ». Lumineux.


Vos commentaires: courrier@enroutemag.net


La chronique Dwelling du critique d’architecture et urbaniste-conseil Trevor Boddy est publiée à globeandmail.com.



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