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Through my eyes

Un (aÉro)monde moderne

Les aéroports deviennent des microcosmes ; votre destination est un simple point de départ. L’idée, c’est de réunir ces deux pôles.

Illustration de Stéphane Poirier

Trois fois, l’an dernier, je me suis rendu dans une ville dont je n’ai rien vu. Parce que je ne suis pas sorti de l’aéroport. Ça m’est arrivé à Vancouver, à Dallas et à Toronto. L’aéroport étant devenu une destination en soi, avec ses propres hôtels et restos (et résidants), nombreux sont ceux qui ne visitent pas les villes où leur avion se pose. À Vancouver et à Dallas, j’ai séjourné dans des hôtels situés dans l’aéroport même ; dans ces deux villes, il fallait que je sorte de l’aérogare pour prendre un peu d’air frais.

L’hôtel à Vancouver est bien connu de la plupart des voyageurs. Une fois inscrit, je suis allé au bar, où j’ai passé la soirée à boire de la bière et à regarder une émission de combat extrême avec des hommes d’affaires canadiens et américains, plus un Japonais qui trouvait le combat « mortel, mortel, mortel » parce que les adversaires ne se frappaient pas assez à son goût. À la fin de la soirée, il m’a offert une bière et un whisky, et nous nous sommes liés d’une amitié que nous savions tous deux temporaire, voire illusoire, mais que nous étions néanmoins heureux d’avoir partagée. Pour ce que ça vaut, c’était un cadre d’une grande société automobile.

À Dallas, j’ai bavardé avec un enseignant de l’Oregon qui revenait chez lui après avoir rompu avec sa copine. Nous avons écouté ESPN et, au cours de la conversation, il m’a offert de partager ses minicrevettes. Nous avons parlé de golf, même si je n’y connais pas grand-chose. Cette fois-là, c’est moi qui me suis montré généreux, et je lui ai payé une bière. C’était la moindre des choses. Sa rupture était toute récente.

Lors de ces voyages, j’habitais un lieu à la fois profondément connecté au reste du monde et complètement séparé de celui-ci. À Vancouver, j’ai été m’inscrire à l’hôtel sans sortir de l’aérogare, j’ai défait mes bagages (comme toujours, même si mon séjour est bref), j’ai fait un tour au bar avant de me mettre au lit, j’ai pris une douche, je me suis rendu à pied à une réunion dans l’aéroport même, puis j’ai repris l’avion après avoir récupéré mes bagages. La seule fois où j’ai mis le nez dehors, c’est avant la réunion, pendant cinq minutes. Au moment de prendre un taxi, de retour à Montréal, je venais de passer presque deux jours dans « l’aéro-monde » (pour paraphraser un néologisme du romancier Walter Kirn).

Ce type de voyage est soit extrêmement efficace, soit infiniment monotone, selon le point de vue. Il est aussi incroyablement moderne. Je crois que l’aéromonde est un lieu fascinant, qu’on y voit à l’œuvre une mondialisation difficile à imaginer il y a quelques années à peine. Beaucoup de voyageurs le visitent. C’est ce monde que j’explorerai dans cette chronique mensuelle et dont jedresserai un portrait géographique et culturel.

À mon retour de Dallas, mon fils m’a demandé où j’étais allé.

« À l’aéroport. – Non, pour vrai », a-t-il rétorqué. J’ai sorti de mon sac son cadeau : un t-shirt du Texas. Un état d’esprit, mais pas un État que j’ai vraiment visité.

Vos commentaires : courrier@enroutemag.net


Ex-rédacteur en chef d’enRoute, Arjun Basu a récemment publié le recueil de nouvelles Squishy.



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