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Voyage

Nouvelle vague

Grâce à de jeunes designers, Boston voit le bout du tunnel.

Quartier commercial Downtown Crossing, Boston. Je m’engouffre dans une petite rue, je contourne le quartier chinois, et j’arrive comme par enchantement devant l’immeuble rétro Dainty Dot Hosiery, avec la nette impression d’un retour dans le temps. Jusqu’à tout récemment, ce secteur était un désert urbain, croupissant depuis 1959 à l’ombre d’une immense autoroute surélevée. Aujourd’hui, il est en bordure d’un long espace vert tout neuf : le terrain récupéré par le Big Dig, ce vaste projet qui en une dizaine d’années a fait disparaître l’autoroute pour la remplacer par des tunnels.

Une banderole orange vif m’invite à descendre la rue Kingston jusqu’à la boutique de design Vessel, où des accessoires de maison aux courbes hypermodernes (Vessel est réputée pour ses lampes sans fil Candela, aux allures de Popsicle) meublent l’espace d’un ancien et vaste entrepôt. Derrière une cloison, j’aperçois un studio et des préposés qui s’affairent à prendre les commandes téléphoniques.

« Ça sent la mer aujourd’hui », s’exclame Stéfane Barbeau, l’un des deux fondateurs canadiens de Vessel, comme nous sortons de l’immeuble quelques instants plus tard. Alors que nous partons arpenter le quartier, je réalise toute l’ironie du propos : où qu’on soit dans le centre-ville de Boston, même ici, à deux pas du port, jamais on ne voit ni ne sent la mer pour laquelle la ville est pourtant célèbre (pensons au Boston Tea Party…).

Duane Smith, cofondateur de Vessel, explique que leurs voisins d’immeuble sont des architectes et des photographes, pour la plupart installés depuis moins de deux ans, soit depuis que l’autoroute Central Artery a été démantelée et que le quartier est redevenu habitable. « Les travaux ont permis de rouvrir des rues fermées depuis longtemps », dit-il.

C’est précisément pour rencontrer des visionnaires comme ceux de Vessel que je suis venue ici : la nouvelle génération d’architectes et de designers audacieux qui introduisent une fibre contemporaine dans le tissu historique de Boston. C’est comme si le grand courage civique dont la Ville a fait preuve en démantelant et en enterrant son autoroute urbaine (un projet de 17,6 milliards de dollars étalé sur 15 ans) avait inspiré sa classe créatrice. « Boston s’est enfin libérée de ses chaînes », disait l’an dernier Charles Renfro, de Diller + Scofidio architects, quand son cabinet a commencé à construire la magnifique structure de verre de l’institut d’art contemporain, dans le quartier négligé de Seaport. Le magazine branché Dwell a même écrit : « Boston, la prochaine Bilbao ? » par allusion au vieux port espagnol revitalisé par l’architecture audacieuse des Frank Gehry, Santiago Calatrava et autres.

« Les plus belles villes sont celles où l’ancien côtoie le nouveau et le loufoque », me confirme l’architecte Keith Moskow. Il se lève et s’empare d’un portfolio pour me montrer un hall d’immeuble qu’il a dessiné en y intégrant un ingénieux pupitre escamotable. Tandis qu’il va et vient dans son bureau, pointant des maquettes, décrivant de délirants concepts architecturaux (comme un stationnement en silo ou un astucieux abri urbain), je fais le lien avec son travail : tout est fluide, mobile et cinétique, comme Moskow lui-même.


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