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Voyage

Arménie moderne

Pour se rendre au Zanazan, le restaurant de l’hôtel, les clients de l’Avan Marak doivent faire une brève promenade le long du village, ce qui permet d’échanger avec les habitants, d’acheter des fruits frais ou d’accepter l’offre d’une bouteille de vodka aux mûres. Vendue dans des bouteilles recyclées, cette boisson explosive, qu’on trouve à des kiosques installés au bord des routes, contient entre 70 % et 80 % d’alcool. « Les Arméniens ont ce dicton : Si tu es malade, c’est un remède ; si t’es fou, c’est d’la boisson », m’explique Hayk.

Le lendemain matin, alors que nous traversons un tunnel percé sous les montagnes au nord du lac Sevan, Hayk m’annonce : « Voici maintenant la Suisse. » Dès notre sortie au grand jour, un immense paysage déploie sous nos yeux collines verdoyantes et forêts à perte de vue. Sur cette tortueuse route de montagne bordée de pins, avec les denses forêts décidues aux éclats orangés, jaunes et bruns qui m’entourent, j’ai vraiment l’impression de traverser les Alpes.

Nous cassons la croûte chez Kima, dans une jolie maisonnette de bois un peu décrépite qui sert aussi de restaurant, cachée derrière un tapis de fleurs sauvages, non loin de Dilijan, où Tufenkian projette de bâtir un autre hôtel. Kima nous sert assez de nourriture pour alimenter au moins six personnes. « Ces étrangers ont un appétit d’oiseau », marmonne-t-elle en retirant mon assiette, ce qui m’incite à prendre une autre feuille de vigne farcie. Je lui sers alors fièrement la seule expression arménienne que je connaisse (à part « merci », un emprunt au français, que j’utilise à satiété) : « Hammova (délicieux) ! » Ça lui fait plaisir.

Nous poursuivons notre trajet jusqu’au plus récent établissement de Tufenkian. Accessible par un petit pont surplombant la tumultueuse rivière Debed, l’Avan Dzoraget est une luxueuse propriété nichée au creux d’imposantes montagnes, à proximité des monastères de Haghbat et de Sanahin, sur la route de Géorgie. L’architecture impressionnante de cet élégant hôtel entièrement meublé à l’arménienne lui donne l’allure d’un château de pierre et de marbre, mais son emplacement lui donne un air de refuge presque sauvage.

De retour à Erevan, nous nous arrêtons au Club, à la fois sympathique resto et centre culturel ; inévitablement, nous parlons de tourisme. « L’Arménie est un endroit passionnant en ce moment », lance Anahit Ordyan, de l’université américaine d’Arménie. « Nous avons une riche histoire, puisque le pays est un musée à ciel ouvert qui regorge de monastères et de sites archéologiques, mais nous sommes aussi en transition. L’Arménie a vécu des changements étonnants ces dernières années. »

Un des dictons que Hayk m’a appris va comme suit : « Vous aurez toujours une place sur ma tête. » (La traduction est une science imparfaite.) En cette dernière journée de mon séjour, tandis que nous sirotons des brandys lors d’une dégustation à la boutique de brandy Ararat, à Erevan, mon guide annonce, pour la 20e fois de la semaine : « Je voudrais porter un toast. » Si boire est ici un passe-temps, le toast, lui, est un art.

Hayk se lance alors dans un discours indescriptible où il parle de ses attentes, ou plutôt de ses préjugés, à la perspective de guider une Anglaise pendant une semaine, du bonheur de se faire de nouveaux amis, de l’importance de nouer des liens entre les nations, de sa fierté de montrer son pays, de la joie que lui procurent mon enthousiasme et mon plaisir. C’est une leçon d’humilité qui, il me semble, résume mon séjour.

Lorsque je préparais ce voyage, la simple mention du mot « Arménie » suffisait à décontenancer mes amis et collègues (pourtant prospères et bien éduqués), qui n’avaient pas honte d’admettre qu’ils ignoraient tout de ce pays étrange. Après une semaine, j’avais l’impression d’avoir découvert un nouveau monde, une destination sur le point de clignoter sur l’écran radar des voyageurs sérieux. Les routes, les téléphones, les toilettes et les hôtels Tufenkian ne sont que le début.

Au moment de clore son discours, tout juste avant que nous dégustions le meilleur brandy que j’aie jamais bu, Hayk déclare : « Et surtout, rappelez-vous… » Avec un large sourire, il laisse alors sa phrase en suspens, attendant que je la termine. Et c’est en toute sincérité que je conclus : « Vous aurez toujours une place sur ma tête. » 

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