Le maÎtre du jeu

Oui, il a un canon à la place du bras, mais la grande force d’Éric Gagné se situe entre les deux oreilles. Portrait d’un homme qui pense.

Texte: BENOÎT BRIÈRE
Photos: MAY TRUONG

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À la base de tout cliché, il y a un état de fait accepté comme vérité irréfutable par une majorité. À l’instar des autres sports professionnels, le baseball est une riche source de ces phrases toutes faites que plus personne n’écoute mais qui contiennent toujours leur poids de véracité. L’un de ces lieux communs, postulé pour la première fois par un philosophe zen qui s’ignorait, le receveur des Yankees de New York Yogi Berra, va comme suit : « Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini. » En bon français, on dirait sans doute qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais Berra n’était pas homme à s’embarrasser l’esprit de connaissances futiles comme les locutions proverbiales, dans quelque langue qu’elles fussent. (Apparemment, l’arithmétique ne figurait pas non plus au nombre de ses hobbies. Il aurait ainsi également affirmé : « Le baseball relève du domaine de l’esprit à 90 %, et du domaine physique pour l’autre moitié. »)

D’une certaine façon, la seule raison d’être du releveur Éric Gagné est de faire mentir le poncif incongru énoncé par Berra (sur la finition définitive qui ne se détermine qu’à la fin) ; depuis que les Dodgers de Los Angeles lui ont confié le mandat, au début de la saison 2002, de terminer les matchs à pointage serré en mettant les victoires de l’équipe dans sa poche, le natif de Montréal semble prendre plaisir à faire en sorte que l’amateur moyen s’exclame, dès les premiers accords de Welcome to the Jungle, la chanson de Guns N’ Roses qui signale l’entrée du joueur sur le terrain : « Ça y est, l’affaire est close ! » En seulement trois ans, Gagné s’est imposé comme le plus intimidant stoppeur de la Ligue nationale, peut-être même des majeures. En 2003, il est devenu le deuxième Canadien seulement à remporter le trophée Cy Young, remis au meilleur lanceur de chaque ligue.

Pourquoi, je vous le demande, si peu de Canadiens arrivent-ils à atteindre le statut de grande vedette au baseball ? Historiquement, la faute incombe bien sûr à Jacques Cartier. Si celui-ci avait navigué à l’envers de l’hiver, comme le chantait Robert Charlebois, chaque année, les graines d’athlètes canadiens auraient, pour pousser sur les terrains de balle municipaux, plus de deux mois de conditions météo favorables ; elles se développeraient donc plus rapidement et cesseraient de donner leurs meilleurs fruits au monde du hockey. D’où cette question bien légitime : qu’est-ce qui fait qu’Éric Gagné, qui a grandi à Mascouche, une ville de banlieue canadienne en tout point semblable aux autres, a réussi aussi rapidement à faire sa place parmi l’élite de son sport si peu hivernal ? C’est pour tenter d’élucider ce mystère que je me trouve dans la cuisine du principal intéressé, dans sa toute nouvelle demeure pas encore meublée, en banlieue de Phoenix.


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