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GARDEZ L’ANTENNE

Votre iPod sera bientôt de l’histoire ancienne ; en musique, la prochaine révolution s’appelle EIA.

Texte : DON TAPSCOTT

SEP '04


Beaucoup de gens qui achètent un iPod sont emballés de pouvoir tout à coup stocker plus de 10 000 chansons. Mais ils déchantent rapidement quand ils réalisent que, pour gérer tout ça, ils doivent devenir DJ à temps plein : choisir, trier et cataloguer devient vite une corvée. Bien sûr, avec un iPod, on peut écouter notre musique favorite n’importe où. Mais, en fait, ce que les gens veulent (même s’ils ne le savent pas encore), c’est l’EIA (de l’anglais Everywhere Internet Audio), la prochaine étape logique dans l’évolution de l’industrie de la musique.

Dans quelques années, la plupart des gens auront partout avec eux un gadget sans fil multifonctionnel (à la fois BlackBerry, cellulaire, caméscope, assistant numérique et récepteur GPS) dont ils ne seront plus capables de se passer. Déjà, certains lecteurs MP3 comportent une caméra et une enregistreuse, et l’on peut donner un coup de fil ou encore prendre des photos avec un assistant électronique.

Ces appareils sont de plus en plus petits et utiles, et de moins en moins chers. Bientôt, ils seront connectés, sans fil et de façon permanente, à Internet. Il y a cinq ans, on croyait que cela serait possible grâce à la téléphonie cellulaire ; aujourd’hui, on sait que l’avenir passe par l’implantation de réseaux haute vitesse sans fil utilisant des bornes de type Wi-Fi, particulièrement en régions urbaines.

Avec un petit gadget numérique connecté en permanence à Internet, télécharger et gérer des centaines de chansons perdra vite de son intérêt. Des entreprises vont offrir, à un coût minime, la possibilité d’obtenir celle qu’on cherche, instantanément, puis de l’écouter en continu sur un baladeur ou une chaîne stéréo. Pourquoi alors stocker soi-même toute ces notes ? Ces fournisseurs traiteront des centaines de gigaoctets de musique beaucoup plus efficacement et rapidement que quiconque.

On pourra bien sûr demander une chanson en précisant son titre et le nom de son interprète, mais on pourra aussi faire rechercher, par exemple, toutes les pièces rock des années 1960 à être restées au Top-10 pendant plus de trois semaines, ou tous les guitaristes adeptes du « son Hendrix » du début des années 1990. On organise un repas ? Il suffira de décrire l’ambiance qu’on désire, et la musique appropriée suivra. Mieux : une fois qu’un fournisseur connaîtra nos goûts, il nous suggérera lui-même des artistes susceptibles de nous plaire.

Ce service sera très populaire, parce que la musique fait partie de nos vies. Dans notre monde ultrarapide, nous disposons de moins de temps pour des activités agréables, sauf pour la musique. Celle-ci rend les bons moments encore meilleurs, en particulier pour les jeunes, habitués aux radiocassettes portatives et aux lecteurs MP3. Grâce à la musique, même les embouteillages, expérience désagréable s’il en est, deviennent moins pénibles.

L’EIA est un modèle d’affaires séduisant, et, en tant que propriétaires du « contenu », les maisons de disques sont les mieux placées pour concevoir ce système. L’avantage qu’elles ont sur les pirates, c’est que ceux-ci ne pourront jamais se doter du système informatique hypersophistiqué qui sera nécessaire pour fournir un service individualisé à des millions de clients.

L’industrie du disque doit réaliser que son modèle d’affaires est dépassé. C’est une industrie inutilement gonflée par la présence de nombreux intermédiaires, comme les distributeurs et les promoteurs, qui veulent avoir leur part. « Fabriquer » un artiste populaire coûte très cher, mais les compagnies n’ont pas le choix si elles veulent réussir à placer leurs produits bien en vue sur les tablettes des détaillants. Résultat : elles sont constamment à la recherche de superstars, puisque moins de 10 % des CD mis en marché sont rentables, et que ce sont les revenus que ceux-ci génèrent qui couvrent les pertes subies avec tous les autres. C’est un peu comme si, au baseball, seuls les coups de circuit comptaient, et que tout le reste n’avait aucune valeur : il n’y aurait que les champions frappeurs de circuits qui auraient la chance de jouer, c’est évident.

Internet est donc la solution rêvée : on peut, à un coût presque nul, distribuer une copie numérique d’une chanson à des centaines de millions de personnes. Abandonner la structure actuelle de l’industrie, c’est permettre à beaucoup plus d’artistes de gagner décemment leur vie : ne frapper que des simples et des doubles deviendra payant, et même les amortis auront leur utilité. Plutôt que de mettre tous leurs œufs dans le même panier, les compagnies de disques devront s’occuper de plusieurs artistes « mineurs », et la culture sera ainsi beaucoup mieux servie.

Les réseaux de partage de fichiers comme Kazaa ne disparaîtront pas : il y aura toujours des gens qui vont s’amuser à chercher, à télécharger et à cataloguer les chansons de Frank Sinatra. C’est donc une bonne chose que les maisons de disques aient conçu des sites où télécharger la musique de façon légale. Mais elles s’y sont résignées trop tard : il sera difficile de convaincre les 70 millions d’utilisateurs de Kazaa d’adopter un nouveau système qui n’offre que peu d’avantages supplémentaires. Pour regagner cette clientèle payante, les compagnies de disques devront faire plus : elles ont besoin de l’EIA.   [ ]

VOS COMMENTAIRES > dtapscott@enroutemag.net


SEP '04
 


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