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NOUVELLE VAGUE À HAWAII   (p. 2 de 3)

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Leilani Rivera Bond, qui joue à la belle étoile sur la terrasse de l’hôtel Hyatt Regency, me renseigne sur cette pratique. Le style slack key se joue sur une guitare ordinaire à cordes d’acier, que l’on accorde de toutes sortes de façons hautement personnelles. Mme Bond préfère pour sa part accorder sa guitare normalement, mais elle passe une grande partie de son temps dans les montagnes avec les paniolo (ou vachers), qui préfèrent les accordages bizarres.

L’histoire de la guitare à cordes distendues est inextricablement liée à l’élevage bovin. En 1792, le capitaine George Vancouver a offert un petit troupeau de bovidés au roi d’Hawaii, Kamehameha le Grand. Comme le roi a décrété qu’il ne fallait pas leur faire de mal, les bovins se sont rapidement multipliés, de sorte qu’il a bientôt fallu recourir à des vachers pour contenir les troupeaux. Les vachers mexicains sont venus avec leurs guitares, qu’ils ont laissées derrière en partant. Selon Leilani, ils n’avaient expliqué à personne la bonne façon de les accorder, de sorte que les Hawaïens ont trouvé leurs propres formules, chaque famille gardant jalousement le secret de sa sonorité particulière.

Dans l’île suivante, Maui, je rencontre George Kahumoku, sans doute le meilleur joueur hawaïen de slack key, qui m’en dit plus long. Autrefois, raconte-t-il, la guitare était une tradition très intime. Un guitariste jouait pour ses proches, mais tournait le dos aux étrangers, de crainte qu’ils lui volent sa technique. Et, quand il déposait son instrument, il en distendait les cordes pour que personne ne puisse lui piquer sa façon de l’accorder. « Je ne suis pas uniquement moi-même, explique-t-il ; quand je joue, je deviens toute ma famille. » Et George de me donner alors une stupéfiante démonstration, modifiant sans cesse son style musical : « Ça, c’est le style de mon oncle… et ça, c’est comment ma grand-mère jouait… et ça, c’était mon arrière-grand-père… »

Clifford Naeole, le conseiller culturel de l’hôtel Ritz-Carlton à Kapalua, qui a rendu possible ce concert privé, m’invite ensuite à visionner un film subversif, le documentaire And Then There Were None, qui prouve par A plus B qu’en l’an 2040 il ne restera plus un seul Hawaïen pur laine sur terre. Comme lui-même le dit avec nonchalance : « Mon peuple vit sur un respirateur artificiel. »

Avec Paul Konwiser, autre guerrier culturel convaincu, Naeole organise des concerts hebdomadaires au théâtre du Ritz. Cet après-midi, la salle est pleine de grands musiciens, et je fais la connaissance d’une autre figure légendaire : Richard Ho’opi’i, un ancien qui joue de l’ukulélé et chante d’une voix de fausset incomparable, qui me donne un bref concert privé. Dans la conversation qui s’ensuit, comme je mentionne Jake Shimabukuro, Ho’opi’i sourit et m’avoue d’un air amusé : « Je suis très traditionnel. »

Grâce à Clifford Naeole et à ses amis, l’ukulélé et la slack key guitar se portent bien dans les îles, mais qu’en est-il de la guitare hawaïenne, cette mal aimée ? Plusieurs me disent d’un air grave qu’il n’y a plus « que trois joueurs de guitare hawaïenne » à Hawaii. (Comment diable en sont-ils arrivés à ce chiffre ?) Mais il s’avère que le genre est toujours bien vivant et que de nouveaux artistes travaillent à le renouveler. Owana Salazar, par exemple, est une célèbre soprano qui maîtrise la guitare hawaïenne (traditionnellement réservée aux hommes), de même que la guitare à cordes distendues et l’ukulélé. Elle a aussi des quartiers de noblesse, puisqu’elle se nomme en fait Owana Ka’ohelelani Mahealani-rose Salazar de la maison de Keoua Nui.

L’heure est venue de faire un saut dans la grande île d’Hawaii, paysage lunaire formé de lave volcanique noire semée de graffitis mystérieux faits de cailloux blancs et de coquillages disposés sur fond de pierre sombre. C’est là, à l’opulent Four Seasons Hualalai, que j’ai décidé de vérifier que j’ai bien tout ce qu’il faut pour devenir un formidable joueur d’ukulélé : je m’inscris à un cours chez Tante Elaine, qui m’autorise à ne pas chanter. (À Hawaii, le mot « tante » est une marque de respect pour les aînées.) Ayant déjà appris la guitare (mais j’en joue comme un pied), je maîtrise rapidement les accords de base. Pas de problème : d’ici deux semaines, je rivaliserai avec Jake Shimabukuro.

En route vers l’aéroport, j’écoute un disque de celui-ci. Au bout de quelques mesures, je constate, avec ce sentiment qu’on doit ressentir lorsqu’on tombe dans le vide, que mon talent inné est une pure hallucination. Je ne suis qu’une puce qui ne sait pas sauter.

Plus Jake Shimabukuro sera connu, moins l’ukulélé sera associé à de vulgaires numéros de variétés. Et Hawaii cessera d’être perçu comme un film d’Elvis agrémenté de joyeux danseurs autochtones, de cocktails étranges et de huttes kitsch. Un phénomène semblable s’est déjà produit. Au début du xxe siècle, un certain instrument n’était associé qu’aux vaudevilles et aux clowns à klaxon jusqu’à ce qu’un grand virtuose en modifie radicalement la réputation. Cet homme s’appelait Coleman Hawkins, et son instrument était le saxophone ténor.   [ ]


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