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NOUVELLE VAGUE À HAWAII
Adeptes des traditions ancestrales et jeunes prodiges visionnaires sappliquent à redonner ses lettres de noblesse au minuscule ukulélé.
Texte : DOUGLAS ANTHONY COOPER
1 | 2 | 3 | SEP '04
Peu dobjets dans le monde sont la cible dautant de sarcasmes que le petit ukulélé. Allez, soyez franc : pour un long séjour au purgatoire, aimeriez-vous mieux la compagnie de Muddy Waters ou celle de Tiny Tim ? Cest bien connu, si lon a cette insignifiante sous-guitare à quatre cordes quest lukulélé, cest la faute à Hawaii. Ce quon sait moins, cest que larchipel nous a aussi donné deux autres instruments nettement plus glorieux : les premiers musiciens de blues ont mis au point la slide guitar pour approcher le son de la guitare hawaïenne, et la première guitare électrique nétait rien dautre quune guitare hawaïenne électrifiée maison. Autrement dit, sans Hawaii, Tiny Tim nous aurait peut-être été épargné, mais nous naurions jamais connu Muddy Waters non plus.
Au nom de lethnomusicologie, je décide de faire un saut dans lancien royaume dHawaii. (Le palais royal est toujours là, soit dit en passant ; dailleurs, la famille royale comptait dexcellents joueurs dukulélé.) Je commence, comme la plupart des gens, par Waikiki, le secteur touristique de Honolulu, dans lîle dOahu.
Dès mon arrivée, ma vision du monde des instruments à cordes en prend pour son rhume. Ici, lukulélé na rien de ridicule, tandis que linstrument connu sous le nom de guitare hawaïenne est gênant, parce quil est associé à lépoque de la commercialisation, quand le mot « Hawaii » est devenu synonyme de « boisson tropicale fruitée », et parce quil symbolise cette chose que les Hawaïens considèrent comme méprisable : la musique country, si populaire sur le continent.
Les jeunes dici se démarquent en affichant non pas une guitare Stratocaster, mais un ukulélé Kamaka. « Kamaka » est ici un nom sacré, léquivalent hawaïen de « Martin » ou de « Gibson ». Chris Kamaka, homme affable à la voix douce, me fait visiter latelier où sa famille produit, depuis des générations, les ukulélés les plus raffinés du monde. Il me montre où lAcacia koa est séché, découpé, plié et assemblé en une délicate et complexe marqueterie. Il mexplique comment les instruments sont accordés, au doigt, pour déterminer à quel moment le bois résonne à la fréquence voulue. Étonnamment, la plupart des hommes qui font ce travail chez Kamaka sont sourds. Chris me dit quils « sentent les vibrations ». Qui suis-je pour douter de ce miracle ? Lukulélé Kamaka est le stradivarius des guitares naines.
On se contente en général de gratter les cordes de lukulélé en produisant des accords simples pour accompagner la voix ; un instrument à la sonorité aiguë est laccompagnement idéal des voix de fausset quont ici les chanteurs traditionnels. La tradition est cependant foulée aux pieds par Jake Shimabukuro, qui, à la consternation des anciens, se plaît à jouer de torrides solos de rock et de complexes airs de jazz sur son instrument lilliputien. Shimabukuro donne des concerts dans dimmenses salles au Japon, où les filles le traitent comme un des Beatles. Certains le surnomment le Hendrix de lukulélé ; à mon avis, il sapparente plutôt à Al Di Meola. (Il a même enregistré avec Stanley Clarke, lexceptionnel bassiste de ce dernier.) Apparemment, le mot « ukulélé » voudrait dire « puces sauteuses » ; si cest le cas, le terme est tout à fait approprié pour décrire les doigts de Jake quand il joue.
Sil me restait des doutes sur limportance culturelle de lukulélé, ils seraient dissipés au contact des archives du musée Bishop. Ce musée, qui possède la plus impressionnante collection dartéfacts polynésiens naturels et historiques du Pacifique, dispose dune magnifique collection dukulélés anciens. Je réussis à convaincre la responsable Betty Lou Kam douvrir la porte de la pièce à atmosphère contrôlée où les plus rares sont conservés. On y trouve les instruments les plus exquis, notamment les ukulélés fabriqués par les premiers grands luthiers hawaïens, Manuel Nunes et Augusto Dias, ainsi que, soigneusement enveloppé dans du plastique, celui dont jouait la reine Liliuokalani (1838-1917), laquelle, avec ses frères et surs, a écrit certains des airs hawaïens les plus connus.
Impressionné, je me rends ensuite au cimetière de King Street me recueillir sur la tombe de Manuel Nunes. Sur la pierre tombale, on lit : « Inventeur de lukulélé ». En fait, la question est controversée : personne ne sait si lukulélé a été « inventé » ici, sil a été importé par les Portugais, ou sil sagit dune guitare nouvelle dérivée de lancienne braguinha. Chose certaine, Nunes et Dias ont fabriqué les premiers ukulélés à Hawaii, après être arrivés du Portugal en 1879, et Nunes a transmis son savoir-faire à un apprenti de grand talent : Samuel, le grand-père de Chris Kamaka.
Après avoir médité sur la question des origines de lukulélé, je me dis quil est temps de fuir lagitation de Waikiki. Un court vol davion mamène à Kauai, île verdoyante et peu peuplée, où il est illégal de construire un bâtiment plus haut quun palmier. Ici, je minitie à une autre des grandes traditions musicales dHawaii : la guitare à cordes distendues, ou slack key guitar.
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