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NOUVELLE VAGUE À HAWAII

Adeptes des traditions ancestrales et jeunes prodiges visionnaires s’appliquent à redonner ses lettres de noblesse au minuscule ukulélé.

Texte : DOUGLAS ANTHONY COOPER

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Peu d’objets dans le monde sont la cible d’autant de sarcasmes que le petit ukulélé. Allez, soyez franc : pour un long séjour au purgatoire, aimeriez-vous mieux la compagnie de Muddy Waters ou celle de Tiny Tim ? C’est bien connu, si l’on a cette insignifiante sous-guitare à quatre cordes qu’est l’ukulélé, c’est la faute à Hawaii. Ce qu’on sait moins, c’est que l’archipel nous a aussi donné deux autres instruments nettement plus glorieux : les premiers musiciens de blues ont mis au point la slide guitar pour approcher le son de la guitare hawaïenne, et la première guitare électrique n’était rien d’autre qu’une guitare hawaïenne électrifiée maison. Autrement dit, sans Hawaii, Tiny Tim nous aurait peut-être été épargné, mais nous n’aurions jamais connu Muddy Waters non plus.

Au nom de l’ethnomusicologie, je décide de faire un saut dans l’ancien royaume d’Hawaii. (Le palais royal est toujours là, soit dit en passant ; d’ailleurs, la famille royale comptait d’excellents joueurs d’ukulélé.) Je commence, comme la plupart des gens, par Waikiki, le secteur touristique de Honolulu, dans l’île d’Oahu.

Dès mon arrivée, ma vision du monde des instruments à cordes en prend pour son rhume. Ici, l’ukulélé n’a rien de ridicule, tandis que l’instrument connu sous le nom de guitare hawaïenne est gênant, parce qu’il est associé à l’époque de la commercialisation, quand le mot « Hawaii » est devenu synonyme de « boisson tropicale fruitée », et parce qu’il symbolise cette chose que les Hawaïens considèrent comme méprisable : la musique country, si populaire sur le continent.

Les jeunes d’ici se démarquent en affichant non pas une guitare Stratocaster, mais un ukulélé Kamaka. « Kamaka » est ici un nom sacré, l’équivalent hawaïen de « Martin » ou de « Gibson ». Chris Kamaka, homme affable à la voix douce, me fait visiter l’atelier où sa famille produit, depuis des générations, les ukulélés les plus raffinés du monde. Il me montre où l’Acacia koa est séché, découpé, plié et assemblé en une délicate et complexe marqueterie. Il m’explique comment les instruments sont accordés, au doigt, pour déterminer à quel moment le bois résonne à la fréquence voulue. Étonnamment, la plupart des hommes qui font ce travail chez Kamaka sont sourds. Chris me dit qu’ils « sentent les vibrations ». Qui suis-je pour douter de ce miracle ? L’ukulélé Kamaka est le stradivarius des guitares naines.

On se contente en général de gratter les cordes de l’ukulélé en produisant des accords simples pour accompagner la voix ; un instrument à la sonorité aiguë est l’accompagnement idéal des voix de fausset qu’ont ici les chanteurs traditionnels. La tradition est cependant foulée aux pieds par Jake Shimabukuro, qui, à la consternation des anciens, se plaît à jouer de torrides solos de rock et de complexes airs de jazz sur son instrument lilliputien. Shimabukuro donne des concerts dans d’immenses salles au Japon, où les filles le traitent comme un des Beatles. Certains le surnomment le Hendrix de l’ukulélé ; à mon avis, il s’apparente plutôt à Al Di Meola. (Il a même enregistré avec Stanley Clarke, l’exceptionnel bassiste de ce dernier.) Apparemment, le mot « ukulélé » voudrait dire « puces sauteuses » ; si c’est le cas, le terme est tout à fait approprié pour décrire les doigts de Jake quand il joue.

S’il me restait des doutes sur l’importance culturelle de l’ukulélé, ils seraient dissipés au contact des archives du musée Bishop. Ce musée, qui possède la plus impressionnante collection d’artéfacts polynésiens naturels et historiques du Pacifique, dispose d’une magnifique collection d’ukulélés anciens. Je réussis à convaincre la responsable Betty Lou Kam d’ouvrir la porte de la pièce à atmosphère contrôlée où les plus rares sont conservés. On y trouve les instruments les plus exquis, notamment les ukulélés fabriqués par les premiers grands luthiers hawaïens, Manuel Nunes et Augusto Dias, ainsi que, soigneusement enveloppé dans du plastique, celui dont jouait la reine Liliuokalani (1838-1917), laquelle, avec ses frères et sœurs, a écrit certains des airs hawaïens les plus connus.

Impressionné, je me rends ensuite au cimetière de King Street me recueillir sur la tombe de Manuel Nunes. Sur la pierre tombale, on lit : « Inventeur de l’ukulélé ». En fait, la question est controversée : personne ne sait si l’ukulélé a été « inventé » ici, s’il a été importé par les Portugais, ou s’il s’agit d’une guitare nouvelle dérivée de l’ancienne braguinha. Chose certaine, Nunes et Dias ont fabriqué les premiers ukulélés à Hawaii, après être arrivés du Portugal en 1879, et Nunes a transmis son savoir-faire à un apprenti de grand talent : Samuel, le grand-père de Chris Kamaka.

Après avoir médité sur la question des origines de l’ukulélé, je me dis qu’il est temps de fuir l’agitation de Waikiki. Un court vol d’avion m’amène à Kauai, île verdoyante et peu peuplée, où il est illégal de construire un bâtiment plus haut qu’un palmier. Ici, je m’initie à une autre des grandes traditions musicales d’Hawaii : la guitare à cordes distendues, ou slack key guitar.

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