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LE GRAND MÂLE CANADIEN
TODD BERTUZZI Le roi des plombiers
Texte: PHILIP PREVILLE
Intro | SEP 03
Il y a deux types de hockeyeurs dans la LNH : les vraiment doués, comme Mario Lemieux et Alexander Mogilny, qui ont tellement de talent quils nont pas besoin de sexercer tous les jours. Viennent ensuite tous les autres les plombiers , qui font fructifier leur talent par des heures dentraînement, à la sueur de leur front. Parmi ces plombiers, on trouve de tout : des marqueurs de 50 buts aux bosseurs en passant par les grandes brutes. Ce quils ont en commun ? La nécessité de trimer dur.
Todd Bertuzzi est le roi des plombiers. Son succès, il la durement mérité. Sa routine quotidienne est semblable au parcours du combattant. Dabord, il y a les entraînements et séances de mise en forme ; ensuite, le poids des 10 kilos déquipement quil faut enfiler ; sans oublier le tourbillon confus des hôtels, aéroports et vestiaires nauséabonds, qui léloigne de sa famille pendant des semaines. Bertuzzi est bouleversé quand ses enfants sont malades pendant quil se trouve sur la route.
Enfin, il y a les médias, qui ne font simplement quajouter à lennui. « Nous avons perdu hier soir, puis il y a eu les interviews », me rappelle Bertuzzi après une défaite de son équipe, les Canucks de Vancouver. « Ce matin, on sentraîne, puis les médias se ramènent, mais quest-ce quils pourraient nous demander ? Je sais quils ont un travail à faire et des journaux à vendre, mais ça, je ne le comprendrai jamais. »
Il arrive toujours un temps, dans la vie dun homme, où aller au bureau devient un fardeau ; cest là quen est Todd Bertuzzi. Il a atteint le sommet de son art, son équipe va bien, mais il préférerait que son travail ne lui en demande pas autant.
Si Don Cherry était le docteur Frankenstein, il aurait fait de Todd Bertuzzi son monstre à patins. Le gars est costaud : 111 kilos sur un châssis de 1,90 m. Il joue plutôt dur, tout en étant remarquablement agile : il a marqué 46 buts la saison dernière. Quand il ne compte pas, il emploie sa taille et sa force pour ouvrir la glace à ses coéquipiers et faire des dégâts chez ladversaire. Le printemps dernier, même quand il ne marquait pas, son entraîneur Marc Crawford la fait travailler en double pendant les éliminatoires, tout en admettant que léquipe ne lui faisait pas la vie facile.
Bertuzzi affirme quil est à son mieux le matin, ce qui est difficile à croire de la part dun gars qui a toujours lair de sêtre levé du mauvais pied. Il a une beauté rustaude, façon de dire que la force brute et les exploits athlétiques peuvent vraiment influencer notre sens du beau. Naturellement renfrogné, même lorsque parfaitement détendu, il intimide nimporte qui. Même les journalistes de Vancouver qui le côtoient marchent sur des ufs lorsquils le rencontrent dans le vestiaire.
À part ça, cest un type tout à fait normal. Né en 1975 à Sudbury, il préfère le café Tim Horton au Starbucks. Il a un faible pour les beignets et le chocolat. Il ne fait pas la cuisine, sauf sur le barbecue. Il a épousé Julie, sa petite amie du temps du hockey junior, à lâge de 19 ans ; ils ont deux jeunes enfants. Lobjet le plus cool quil ait jamais possédé est une Ferrari ; il la troquée pour une Hummer après avoir fondé une famille. Et il aime beaucoup le golf, quil joue avec un handicap de cinq.
Le film préféré de Todd Bertuzzi est Cur vaillant. Cest lhistoire dun « plombier » écossais qui devint guerrier, fit passer son peuple avant tout, passa sa vie à faire verser du sang pour la cause de la victoire, et devint une légende. Ce film nous aide à comprendre pourquoi, chaque fois que les Canucks vont sur la glace, Bertuzzi est dernier à sortir. Lexplication banale serait de dire quil donne la priorité à son équipe, mais ce nest pas là toute la vérité. Sil sidentifiait par-dessus tout à son club, il se ficherait de sortir le premier ou le dernier. En sortant le dernier, il sélève parmi le groupe. Il devient Cur vaillant.
Touché ? Bertuzzi se balance pas mal de ce genre danalyse. « Jaime ça, sortir le dernier, cest tout. » Mais lanalogie de Cur vaillant explique aussi pourquoi son équipe et lui ont eu autant de difficultés pendant les séries. Si la patinoire commence à ressembler aux champs de bataille de lÉcosse du XIVe siècle, cest quon prend les choses trop au sérieux. Comme la plupart de ses coéquipiers, Bertuzzi semblait tenir son bâton un peu trop serré devant le Wild du Minnesota. Il pensait peut-être manier une hache de combat.
Aucun simple mortel ne peut jouer les Cur vaillant plus de 10 mois par an. Bertuzzi passe le reste de lannée à Kitchener, en Ontario, entouré de sa famille et de ses copains de golf. « Cest ça qui est bien, avance-t-il. Dans ce groupe, on mappelle "Bert", tout simplement. Cest comme ça que jaime vivre ma vie. »
Il aime tellement le golf quil a construit son propre parcours de 18 trous. « Il ny a rien de mieux que de se lever le matin en sachant quon a un départ réservé à 8 h. » Un peu plus de Bert et un peu moins de Cur vaillant, voilà qui pourrait alléger le parcours du combattant de Bertuzzi même pendant la saison de hockey. [ ]
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