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PIGEONS FUTÉS

Texte: BRAD MACKAY

Jeudi soir, 18 h 30.

Wally Sabell arrive au Silverton Hotel & Casino de Las Vegas et se fraie un passage dans le labyrinthe de machines à sous et de tables de black-jack.

L'homme de 72 ans évite les hôtesses de keno et le mégabuffet à l'américaine.

Déterminé, il se faufile dans la foule vers une salle arrière du casino.

Foin du vidéo-poker habituel et des joueurs pépères agglutinés dans la grande salle!

Pas même une partie clandestine de baccara ne saurait le détourner de son but.

Wally vise plus haut: la course de pigeons voyageurs.

Si les courses de pigeons existent depuis des siècles, elles étaient surtout, jusqu’à il y a quelques années, un passe-temps pour amateurs d’une même région qui se plaisaient à comparer le temps mis par leurs pigeons respectifs pour revenir à leur colombier respectif. Les sommes considérables associées aux courses « à pigeonnier unique » ont depuis changé la donne. Les courses à pigeonnier unique se font entre pigeons élevés en un même lieu, ce qui permet d’assurer une alimentation et une médication similaires pour tous les athlètes à plumes. Le calibre des prix à gagner et le fait qu’on puisse se rassembler au point d’arrivée unique ont injecté une puissante dose d’adrénaline à un passe-temps jusque-là plutôt solitaire et, avouons-le, un peu étrange.

Rien de plus normal que Las Vegas, véritable Mecque du jeu, accueille ce week-end une grande course internationale de pigeons voyageurs. Plus de 1000 colomphiles des États-Unis, d’Italie, de Belgique, de Chine et des Philippines prennent la ville d’assaut ce week-end pour faire participer leurs protégés à trois courses de grand fond. Les gagnants se partageront 1,25 million de dollars américains. À l’arrivée de SaBell au Silverton, la moitié des participants sont déjà là et attendent patiemment le coup d’envoi de la course, la Vegas Classic – un marathon de 515 kilomètres aériens dont le vainqueur empochera 40 000 $US. Architecte paysagiste de Denver (Colorado), SaBell élève des pigeons voyageurs depuis près de 60 ans. Moulé dans un veston de satin bleu arborant un pigeon géant imprimé dans le dos, il échange potins et rumeurs en attendant l’étape finale avant le début de la course.

Chaque éleveur a alors droit à un conciliabule de trois minutes avec son oiseau avant que les 382 concurrents soient mis sous clé pour la nuit ; ils seront convoyés le lendemain vers le petit village de pêche d’El Golfo de Santa Clara, au Mexique, pour y être lâchés. Si vous n’êtes pas sur place, votre oiseau est confié aux responsables de la course. Wally n’est pas chaud à l’idée : « Regardez ce type, dit-il, il a les mains comme des pieds. Pas question qu’il s’approche de ma bête. »

À l’appel de son nom, Wally fend la fumée de cigare et se rend à la pile de cages où on lui tend son pigeon, bec devant. Il entreprend alors une vérification minutieuse. Il étire une aile et la tient tendue jusqu’à ce qu’elle ait le léger tremblement voulu. Puis il pousse les pattes vers le haut – pour tester la résistance musculaire. Il plonge son regard dans les pupilles rouge et jaune de l’oiseau, et inspecte la couleur de sa caroncule. Ensuite, il renverse l’oiseau, sépare les plumes et lui expose la poitrine. Il tire la langue et lèche la peau rosâtre du pigeon pour enlever l’excès de duvet. Il explique qu’il cherche un minuscule vaisseau sanguin qui n’est visible que chez les champions. « Il pourrait peut-être bien gagner ! » marmonne-t-il en replaçant l’animal dans sa cage.

Bien qu’étrange, ce rituel manière vaudou est imité par nombre d’éleveurs. Plonger le regard dans la gorge de l’oiseau, examiner ses rectrices : les éleveurs sont prêts à tout pour tenter de percer les secrets de leurs protégés. Bien que les pigeons voyageurs soient connus depuis la Haute Antiquité, leur capacité de regagner leur colombier d’origine n’a jamais été expliquée. Avant d’être adulés pour leur rôle de messagers pendant les deux guerres mondiales, les pigeons voyageurs ont fasciné Kublai Khan, Charles Darwin, la reine Victoria et bien d’autres. À la fin du xixe siècle, l’Europe a même connu un accès aigu de colombophilie, qui a donné naissance à des revues spécialisées et à des clubs sociaux, et dont on trouve encore des traces de nos jours en Belgique, centre mondial incontesté de la colombiculture.

Samedi après-midi. La cour d’Ed Sittner, l’organisateur de la Vegas Classic, est pleine à craquer d’amateurs bedonnants. Ils sont environ 400, par cette belle journée d’été, à manger de la viande grillée et du cobbler aux pêches, à quelques mètres à peine du colombier d’arrivée. Lâchés vers 7 h 30 ce matin, les oiseaux sont attendus chez Ed vers 14 h 30, où ils devraient regagner le pigeonnier construit sur mesure pour les accueillir. Ed a eu la responsabilité d’élever les pigeons qu’on lui a envoyés de partout dans le monde l’été dernier. Chaque participant a versé la somme rondelette de 1 300 $ pour trois pigeons, l’essentiel de cet argent étant aujourd’hui redistribué sous forme de prix.

Un Californien qui porte au cou un pigeon en or massif me dit que les courses à pigeonnier unique ont complètement transformé le sport – et pas nécessairement pour le mieux. « Avant, tu gagnais 75 $ et t’emmenais ta femme au restaurant et au spectacle, dit-il en soupirant. Mais, aujourd’hui, c’est devenu fou. » Les prix créent autour de l’événement un climat généralement réservé à des sports mieux établis, comme les courses de chevaux.

Vers 13 h, des rumeurs, méli-mélo d’anglais, d’espagnol, de chinois et d’autres langues, circulent dans la foule. Près des estrades, des Mexicains venus de Los Angeles me chuchotent : « Cocaïne… » Je ris nerveusement. « Ne riez pas, ça arrive. » Steve Bueller, dont le bide témoigne de son faible pour le barbecue, avoue qu’on utilise effectivement ce genre de tactiques. « Pour gagner des prix aussi importants, on est prêts à beaucoup de choses. »

Presque 14 h 30. Le silence s’installe. Les gens scrutent le ciel. « C’est comme regarder un match de baseball… en janvier », me dit un gars. Sur sa casquette, je lis « Vole ou meurs ». Pour rompre la monotonie, SaBell commence à prendre des paris sur l’heure d’arrivée du premier oiseau, qu’il note sur un bout de carton. « Quelle heure tu dis ? » jappe-t-il en s’emparant des billets verts qu’on lui tend. J’ai à peine fait mon petit pari (1 $), en même temps qu’un ado, que nous apercevons un premier pigeon qui arrive du nord. Je m’entends tout à coup hurler « Pigeon ! Pigeon ! Pigeon ! », et je brandis un doigt vers le ciel.

Mon jeune compagnon trépigne de joie, mais un vieil habitué nous interrompt. « Non, dit-il d’un ton sec, c’est juste un commun. » Le pigeon commun, nous explique-t-il, a un vol plus laborieux que le pigeon voyageur et se laisse souvent porter par les courants ascendants.

Étonnamment, il ne rentre finalement que cinq oiseaux durant la journée ; les autres arriveront le lendemain matin et les jours suivants. (Le propriétaire du gagnant, Andy Rodriguez, du Texas, empochera 40 000 $ plus les 10 000 $ du pool des éleveurs.) La plupart des amateurs restent quand même sur place jusqu’au soir, enroulés dans des couvertures, attendant leur oiseau dans la fraîcheur de la nuit désertique.

« C’est fascinant : ils parcourent des kilomètres et des kilomètes pour revenir dans ce bête petit pigeonnier, dit Donald Giunta, un entrepreneur de New York. Ils pourraient très bien se poser dans un champ de maïs quelque part et se la couler douce » Mais ils ne le font pas : voilà tout le mystère.

 


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