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Mais sa compétence tient aussi à autre chose. Dans son appartement de Londres, une bibliothèque entière est consacrée au Moyen-Orient. La Palestine et Israël ont chacun leur étagère, mais les frontières y sont floues. Selon elle, les combattants ont une façon très personnelle d'observer les événements. « Les points de vue, plutôt que les faits, constituent le fondement de cette guerre. Pendant le conflit au Moyen-Orient, j’ai vraiment tenté de comprendre les raisonnements des deux adversaires. Je savais que si je n'y parvenais pas, si je ne réussissais pas à me mettre à leur place, jamais je ne percerais à jour les motifs de leurs actions. »
New York, 21 h 30. Le chauffeur d'Ashleigh Banfield zigzague dans les bouchons du vendredi près de Times Square. Banfield mettra 20 minutes à parcourir la distance qui sépare le studio MSNBC, au New Jersey, et la résidence d'une ancienne compagne d'université qui l'attend déjà depuis une heure. Pendant la journée (16 heures de travail !), Banfield a rencontré des collègues, signé 100 photos de promotion, écrit des remerciements à ses invités des quatre derniers mois. Depuis les neuf derniers mois, ce n’est que la sixième journée qu’elle passe à son bureau.
Par la force des choses mais c’est d’abord son choix , cette Winnipeguoise de 34 ans abat un travail phénoménal. En comparaison, Kofi Annan aurait presque l’air de Sid le paresseux, dans le film L’ère de glace. Son émission, Ashleigh Banfield on Location, est diffusée en direct d'un lieu différent chaque soir, en fonction des manchettes nationales ou internationales. L'information y est un sport extrême : trouver une toile de fond saisissante, s'occuper des invités, choisir des images fortes et, au moment d'entrer en ondes (à quatre heures du matin en Afghanistan et au Moyen-Orient), travailler comme des fous et improviser bien souvent à partir de la question dont raffolent les Américains : « Qu'avez-vous ressenti ? » Les techniques de guérilla de la nouvelle chaîne MSNBC la caméra suit Banfield jusque sur les poutres du pont de Brooklyn ; les téléspectateurs transmettent leur point de vue par courriel sont aux antipodes de l'approche habituelle de la BBC. Ses effectifs aussi. Quand elle s’est installée dans le nord de l'Afghanistan, la BBC a eu amplement les moyens de construire des maisons pour son personnel. Les gens de MSNBC ont utilisé les moyens du bord : pendant un mois et demi, ils ont dormi sur le sol de béton d'un édifice sans chauffage et mangé une nourriture douteuse.
En Afghanistan, Banfield a eu des problèmes de santé. Tout ce qu’elle avait inhalé comme particules après l’effondrement des tours du World Trade Center lui avait causé des problèmes respiratoires, aggravés par la poussière en Afghanistan, sans compter d’étranges malaises gastriques. Mais, curieusement, le fait de vivre à plein régime est sans doute ce qui l'a protégée contre les effets psychologiques dévastateurs du 11 septembre. « Certains de mes amis y sont morts ; je n'ai pas eu le temps de m'arrêter pour absorber ce choc personnel », dit-elle tandis que la voiture roule vers Upper West Side, à Manhattan. « Quand je prendrai le temps de le faire, ce sera sûrement pénible. »
Il serait faux de croire que la carrière de Banfield repose uniquement sur le 11 septembre. Elle a remporté un Emmy régional lorsqu'elle était présentatrice à la station affiliée de la Fox News à Dallas, et s'est fait remarquer lors de son reportage, pour MSNBC, sur l'affaire des élections présidentielles en Floride. Mais la catastrophe du World Trade Center l'a hissée au sommet. Elle a été l'invitée de l’animateur de talk-show américain Jay Leno. Le magazine People a publié sa photo. Ses cheveux blonds, ses lunettes d’intello techno en titane, ses petits cigares sont devenus des caractéristiques incontournables de son personnage, mis en orbite par un vaste courant médiatique. Promue nouvelle déesse de l’info, Banfield a joyeusement alimenté la conversation de nombreux hommes, dont plusieurs journalistes, dans les bars. Même Tina Fey a fait d'elle une imitation décapante à Saturday Night Live, l’émission humoristique américaine.
MSNBC s’est empressée de lui tailler un créneau sur mesure pour qu’elle puisse mettre à profit son énergie, sa débrouillardise et sa personnalité. On l’a envoyée à Islamabad pour l'émission A Region in Conflict. Pour mieux se fondre dans le décor, elle a coupé ses cheveux et les a teints en brun ; elle a troqué ses fameuses lunettes contre des lentilles cornéennes. Évidemment, cette transformation a suscité une marée de commentaires cinglants. L'humoriste Andy Borowitz a lancé dans un communiqué : « L'OTAN donne son appui à la coloration semi-permanente d’Ashleigh Banfield. »
À MSNBC, on jubilait. Cette chaîne, fondée cinq ans auparavant, propriété de NBC et de Microsoft, carbure au spectaculaire, aux nouvelles chaudes et aux commentaires sensationnels. Le rock y est aussi présent que la parole. (La voix rauque qui annonce « Ashleigh Banfield est partout où ça se passe » est celle de Dee Snider, chanteur du groupe Twisted Sister dans les années 80.) MSNBC veut séduire les moins de 35 ans et exploite Internet comme aucune autre chaîne américaine d'information. Histoire de semer le doute sur ses idées politiques, la chaîne a redonné à Phil Donahue, grand partisan de Ralph Nader, une émission importante. Quand on se classe troisième dans la guerre de l'information par câble et que les actionnaires exigent un rendement à court terme, on se doit d’être un battant.
Dans les premières semaines de la contre-attaque de l'alliance afghane, quelques mètres seulement séparaient Doucet et Banfield sur le toit d'un hôtel d'Islamabad. Elles sont proches aussi par leur intelligence, leur mémoire phénoménale et leur cran. Ce sont des dures à cuire quand il le faut : la façon qu’a Banfield d'acculer ses invités au mur lui a valu le surnom de « Lévrier afghan » ; Doucet a un côté bourru qu'elle utilise lorsqu'elle anime l'émission Hard Talk à la BBC. (Il lui arrive de s'excuser auprès de ses invités après l’émission : « Ce n’était pas une attaque personnelle ; c'est l'émission qui veut ça. »)
Les deux journalistes se sont formées sur le tas. Banfield, qui détient un bac de l'Université Queen's en études politiques et en français, a commencé sa carrière à 19 ans comme recherchiste/reporter dans une station télé de Kenora, en Ontario. Puis, elle est passée à Edmonton, à Winnipeg, à Calgary et à Dallas. Doucet, qui détient une maîtrise de l'Université de Toronto en sciences politiques et en relations internationales, travaillait en Côte-d'Ivoire pour un organisme d'aide avant de vendre des reportages aux nouveaux services de la BBC en Afrique occidentale.
Les deux femmes ont la chance avec elles. Lorsque la tour nord du World Trade Center s'est effondrée, le compagnon de Banfield, un producteur de télévision, lui a sauvé la vie en enfonçant la porte d'un édifice voisin. En avril, Doucet s'apprêtait à quitter Jérusalem pour Kaboul quand elle a décidé d'acheter des pommes au marché. Puis, elle a changé d'idée et poursuivi son chemin. Quelques instants plus tard, c'était l'hécatombe.
Cela mis à part, les deux femmes sont aussi opposées que leurs employeurs. L'une chante avec un groupe de rhythm and blues (quoique rarement, ces temps-ci) et a tenu bon plus longtemps que quiconque à la réception de la Maison-Blanche donnée en l’honneur des correspondants de presse. L'autre a opté pour une vie contemplative au sein de ce que Michael Janeway, ancien rédacteur en chef du Boston Globe, appelle « la religion officielle du journalisme ». La BBC est la base de la vie sociale et de l’éthique personnelle de Doucet ; elle a si bien assimilé le concept d’objectivité de la BBC que lorsqu’elle joue au tennis, on s’attend à ce qu’elle fasse passer sa raquette d’une main à l’autre...
Mais c'est en ondes qu’on remarque le plus les différences. Lors de la rencontre entre Colin Powell et le roi Abdullah de Jordanie, le 11 avril, Doucet, qui travaillait en direct, posa la question suivante à l'écrivain israélien Yossi Klein Halevi et à l'économiste palestinien Salah Abdul Shafi : « Qu'est-ce que vos pays respectifs sont disposés à faire pour faciliter le processus de paix ? » Plus tôt, Banfield s’était adressée à Dore Gold, conseiller en chef d'Ariel Sharon, et à Hasan Abdel Rahman, représentant de l'Autorité palestinienne à Washington. Question similaire, mais avec un ton plus sensationnaliste : « Lequel des deux va se montrer le plus courageux, le plus généreux, et s’asseoir le premier à la table des pourparlers de paix ? »
Vrai, on ne saurait être un personnage public et se passionner pour son métier sans se faire d'ennemis. Doucet, sans jamais vraiment perdre le respect de ses pairs, a parfois subi les assauts du public. Sa sympathie manifeste pour les Palestiniens lui a valu le surnom de « Lies and Deceit » (« Mensonge et tromperie »). Mais les coups reçus par Banfield ont été beaucoup plus durs et en disent long sur un système fondé sur l’instantanéité.
« La carrière des vedettes de l'info télévisée aux États-Unis semble dépendre de l’attention que leur accorde le public », affirme Kevin Newman, le présentateur de Global National qui, lui-même hissé au pinacle en tant que coanimateur de Good Morning America, s’est vu accorder fort peu de temps pour faire ses preuves, avant d’être congédié. « Je ne comprends pas pourquoi, mais le public semble séduit par la nouveauté. On valorise et on apprécie l’originalité et la fraîcheur qu’apporte un nouveau venu. Mais ça ne dure pas. »
Le style de Banfield est maintenant perçu comme une formule toute faite. Son irrésistible sens médiatique est devenu du cinéma. (La coupe de cheveux et les lentilles de Banfield ont été vivement critiquées. Les gens qui font leur métier sérieusement ne devraient pas, croient certains, se soucier de leur apparence.) Un porte-parole de la station rivale Fox a qualifié Banfield de « Anna Kournikova des infos télévisées ».
Ces critiques sont partiellement injustifiées. À vrai dire, tant Lyse Doucet qu’Ashleigh Banfield excellent dans le travail qu'on exige d'elles ; on devrait plutôt s'en prendre à leur employeur. L'une est capitaine d'un cuirassé hautement respecté, mais à qui il faut deux heures et trois types d’autorisation pour changer de cap. L'autre est barmaid dans un café de philosophes, et pose des questions savantes aux clients sans leur donner le temps de répondre puisque c’est l’heure de la fermeture. Aucune ne pourrait prendre la place de l’autre. De toute façon, en cette période où l'avenir des réseaux d’information est incertain, aucune des deux journalistes ne le souhaiterait non plus.
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