ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


ENVOYÉES SPECIALES

Texte: BRUCE GRIERSON

Le 11 septembre 2001, des émotions violemment contradictoires ont déchiré les salles de nouvelles à l'échelle mondiale.

Ce qui se produisait était inimaginable. Il s'agissait aussi de la nouvelle la plus spectaculaire qu'ait connue notre génération.

Les appréhensions de certains, dans les milieux de la télé, quant à la disparition probable des chaînes de nouvelles avaient tout à coup perdu leur fondement, du moins provisoirement.

Parce qu'à cet instant précis, tout le monde était rivé au petit écran.

Les attentats du 11 septembre ont poussé de nombreux journalistes à donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais, au fil des jours, deux voix se sont démarquées ; des voix ni américaines ni britanniques, mais canadiennes. Ce n'étaient pas celles de piliers grisonnants de la « gérontocratie » de l'information, selon l’expression de l'écrivain Kurt Anderson, mais celles de journalistes trop jeunes pour avoir vécu l'assassinat du président Kennedy. Ce n’étaient pas non plus des voix d’hommes, mais de femmes.

À Londres, Lyse Doucet, la correspondante étrangère chevronnée que le BBC World Service avait affectée illico à une émission radiophonique spéciale de trois heures, a traversé la ville en coup de vent pour troquer la radio contre la télé. Au BBC Television Centre, elle s’est chargée de la couverture ininterrompue du désastre et a coordonné les reportages en direct d'une douzaine de correspondants en s'efforçant de réfracter l'événement à travers un prisme géopolitique mondial. Probablement la journaliste la plus entendue alors à travers le monde, Lyse Doucet a capté l’attention de vastes tranches de la population anglophone mondiale, du moins celles qui désertaient CNN.

Entre-temps, Ashleigh Banfield, du réseau américain de nouvelles par câble MSNBC, quittait en courant son appartement de Lower Manhattan pour se projeter dans l’œil de la tourmente. Comptant parmi les premiers journalistes dépêchés sur les lieux de la tragédie, Banfield était à proximité lorsque la tour nord s’est écroulée. Après avoir évité de peu d’être ensevelie sous le nuage de débris, pendant six jours, elle a littéralement agrippé par la manche pompiers et spectateurs pour leur soutirer des commentaires. En tant que survivante, elle a également accordé des interviews à d'autres journalistes.

Si l'une ou l’autre des deux femmes passait à l'histoire comme « la voix de la guerre anti-terroriste », un personnage inattendu serait alors hissé au panthéon des Murrow, Cronkite, Rather, Amanpour et Kent. Plus éloquent encore, ce couronnement soulignerait les différences notables qui distinguent deux conceptions majeures de l'information. En effet, Doucet et Banfield représentent deux manières opposées de faire les infos télévisées.

West London, 11 heures. Dans deux minutes à peine, BBC News, l'émission internationale vedette du réseau, diffusera, avec une rigoureuse objectivité, le prochain bloc de nouvelles de l'heure dans quelque 200 millions de foyers de la planète. Comme toute agence de presse importante, celle-ci compte des présentateurs qui, étrangers à la cueillette de l'information, font un travail plutôt mécanique. Mais Lyse Doucet n'est pas de ceux-là. Depuis son arrivée en studio, on l'a consultée sur la prononciation correcte du nom de Pim Fortuyn (« forta-oun »), un dirigeant politique néerlandais assassiné ; sur la possibilité pour un pape de démissionner (« Il y a des précédents », dit-elle) ; et sur l'aigle blessé dont on s’occupe à la station de la BBC de Kandahar (« Est-ce un oiseau pashtoun ou tadjik ? »). Elle a corrigé la dépêche qu'elle lira : « Ils doivent maintenant former tant bien que mal un gouvernement » manquait selon elle d'élégance. Puis, elle s'est entretenue avec le brillant, l'excentrique chef des nouvelles, avec l'ancien officier de l'armée britannique qui la protège dans les zones de combat, avec le magicien qui lui déniche toujours une place à bord du prochain avion pour Kaboul. Tout ça en une heure à peine.

Doucet est née il y a 43 ans à Bathurst, au Nouveau-Brunswick. Son accent acadien est tel qu'il lui a souvent suffi de dire « excusez-moi » pour être reconnue. Aujourd'hui, elle est animatrice, mais elle fait le plus souvent des reportages en direct de Téhéran, d’Islamabad ou de Jérusalem. Au cours des deux dernières décennies, elle a fait carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, elle s'est discrètement fait connaître comme l'un des correspondants les plus nuancés et les plus consciencieux, digne héritière de la réputée Kate Adie. Lorsque le prestigieux prix George Polk a été attribué à la BBC au printemps dernier pour sa couverture des événements d'après le 11 septembre, on a demandé à Lyse Doucet de l'accepter au nom du réseau de télévision.

Elle couvre l'Afghanistan depuis l'occupation soviétique ; elle y a séjourné pendant 18 mois au cours des pires combats de la fin des années 1980. Ses liens profonds avec le pays lui ont été très utiles quand cette région est revenue plus tard dans l’actualité de façon spectaculaire. « Les consuls généraux et les adjoints que je connaissais étaient soudain devenus ministre, sous-ministre, général ou envoyé spécial des États-Unis. L'Histoire avait suivi son cours. Les joueurs étaient les mêmes, mais leurs titres avaient changé. Nous nous sommes adaptés. » Grâce à ses contacts, la BBC a été accueillie à bras ouverts, notamment lorsque, revenant d'exil, le roi Mohammed Shah, traqué par les journalistes, a accordé son premier entretien à Doucet.

suite >

 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH