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ÉMIRAT ET MIRAGES   (p. 2 de 3)

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Cet accent mis sur le commerce fait que Dubayy ressemble à bien des égards à un avant-poste colonial, sauf que la puissance impériale, au lieu d’être nationale, est financière. Les gens viennent à Dubayy pour faire de l’argent, un point c’est tout. Parmi ces aventuriers, il y a deux groupes : la classe des professionnels et travailleurs spécialisés venus d’Europe (auxquels s’ajoutent des Nord-Américains et quelques Iraniens, Iraquiens ou Jordaniens), soutenue par la classe des petits ouvriers, surtout Indiens. Par conséquent, on trouve à Dubayy des pubs irlandais parfaitement authentiques (et chers) et des restaurants indiens tout aussi authentiques (et pas chers). Enfin, régnant sur tout ce beau monde, une classe dirigeante arabe relativement bienveillante et quasi invisible.

Cette faune bigarrée explique sans doute le caractère étrangement générique des attraits de Dubayy, ville vouée à tromper tout le monde tout le temps. En route depuis l’aéroport, j’ai noté le long des autoroutes massives la présence des exemples suivants de culture populaire aux noms à prendre au pied de la lettre : un parc thématique appelé « Wonderland », un concessionnaire Mercedes enclos dans un immense cube de verre, nommé « World of Cars », une colossale boulangerie appelée « Modern Bakery », une autre du nom de « Fresh Bake Bakery », et un centre commercial baptisé « Oasis Mall », sans parler de l’école de pilotage des lignes aériennes des Émirats arabes, logée dans un immense complexe ayant la forme conique de la pointe avant d’un avion.

Le long des mêmes autoroutes, on aperçoit aussi de grands panneaux publicitaires affichant le visage de chérubin de Son Altesse le cheik Maktoum bin Rashid Al Maktoum, invariablement décrit par la presse financière comme le bienveillant autocrate au pouvoir depuis le décès de son père en 1990. Son visage et celui de son fils et héritier présomptif, le cheik Mohammed bin Rashid Al Maktoum, ornent la plupart des immeubles ayant une importance quelconque et rappellent que Dubayy, tout en s’inscrivant avec fracas dans le XXIe siècle, reste tributaire de son passé féodal. Parmi les chauffeurs, concierges, laquais et promoteurs de toutes sortes qui forment la face publique de Dubayy, les ragots sur la famille royale sont monnaie courante. Le plus récent drame mettant en cause l’une ou l’autre des épouses du cheik Mohammed sert invariablement d’amorce à la conversation. D’ailleurs, l’un des temps forts de mon tour de ville a été un arrêt impromptu devant la grille du complexe résidentiel du cheik. Derrière les portes de fer forgé au-delà desquelles des gardes armés de mitraillettes faisaient les cent pas, j’ai aperçu la sculpture géante de trois chevaux d’or, crinières au vent. Ces chevaux représentent la crème de son écurie, laquelle rafle des prix dans les hippodromes du monde entier. « Maktoum aime ses chevaux autant que ses femmes », déclare mon chauffeur dans un sourire entendu.

Cela dit, Dubayy n’est pas un village de Potemkine, et les potins sur la famille royale font autant partie du quotidien à Londres qu’ici. (Et puis la reine Élisabeth ne possède-t-elle pas elle aussi un ou deux chevaux ?) Le boom économique de Dubayy est bien enclenché et se poursuivra. Parmi les projets qui devraient voir le jour d’ici la fin de la décennie : un hôtel géant entièrement sous l’eau à rendre jaloux le Dr No, et un vaste projet de centre commercial et de divertissement de plus de 186,5 km2 et de 6,4 milliards de dollars, comprenant la plus grande galerie marchande au monde, le plus grand centre de ski intérieur au monde, et même, précise le dépliant promotionnel, un enclos de dinosaures grandeur nature. Époustouflant !

Malgré tout, c’est dans les souks que bat le cœur de la ville. J’y suis retourné maintes fois. Ici, les liens qui unissent Dubayy à l’Afrique sont perceptibles dans les visages peints et les soieries multicolores des Somaliennes et des Éthiopiennes qui examinent les articles mis en montre sur les étals des marchands. Ici, on le sent, Dubayy existe sur deux plans temporels simultanés : l’un dans le futur et l’autre dans le lointain passé.

Les marchés sont couverts, protégés du soleil, mais il n’y a pas de climatisation, seulement des ventilateurs à rotation lente pour déplacer l’air. Les petites boutiques et les échoppes s’étalent le long de ruelles étroites et forment quatre souks distincts : pour les épices, l’or, le parfum… et l’électronique. Le marché de l’or a l’air tout droit sorti des Mille et une nuits : bracelets, colliers, bagues et boucles d’oreille brillent de tous leurs feux et hypnotisent le passant du fond de leur vitrine.

À mon dernier jour, je suis allé me promener au souk des épices, parmi les grands sacs de jute pleins de merveilles aromatiques. Tout à coup, une odeur proprement grisante m’a chatouillé les narines : j’ai fermé les yeux et laissé les effluves pénétrer dans mes poumons. Puis un Arabe à la voix riche et profonde m’a soufflé dans un anglais impeccable : « C’est de l’encens, mon ami, de l’encens. Il vous en faut absolument avant de partir. » [ ]


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