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ÉMIRAT ET MIRAGES

Une contrée désertique transformée en oasis miraculeuse : à Dubayy, on ne baye pas aux corneilles.

Texte : DOUGLAS BELL

1   |   2   |   3   |   OCT '04


À votre arrivée à Dubayy, voici deux attitudes à adopter.

Primo, oubliez toutes les visions caricaturales qui vous encombrent l’esprit (Bédouins, chameaux, sabres et Peter O’Toole gambadant dans le désert). Ainsi, vous aurez l’air moins ahuri que moi en parcourant le gigantesque, ultramoderne et ultrachic aéroport international de Dubayy. Sachez que les boutiques y rivalisent avec celles de Fifth Avenue et que, pour le prix, on y mange infiniment mieux.

Deuzio, si vous sortez du terminal en tout autre moment de l’année qu’aux mois de janvier à mars, tenez-vous bien : la chaleur est ici une force palpable qui vous fera reculer… littéralement. Je suggère d’adopter l’esprit de ce port du désert et, dans un haussement d’épaules, de vaquer à vos occupations comme si de rien n’était. Après tout, c’est dans de telles conditions de chaleur étouffante que les Dubaïotes ont construit leur ville, qui est passée de 10 000 âmes à plus de 1 million d’habitants en 30 ans à peine. Si vous craignez le coup de feu, ils n’ont certes pas besoin de vous dans leur cuisine.

Dubayy est l’un des plus spectaculaires avatars de la modernité. Follement cosmopolite (moins de 20 % des résidants ont leur citoyenneté) et farouchement animée d’un esprit d’entreprise (il n’y a pas d’impôt sur le revenu et Jebel Ali, le port artificiel le plus vaste du monde, à 30 km à l’ouest de la ville, est la plus importante zone franche industrielle du Moyen-Orient), la ville se répand comme un feu de paille. Et, comme cet autre monolithe planté dans le désert qu’est Las Vegas, Dubayy est devenue sa propre publicité : non seulement veut-elle prendre de l’expansion, mais elle souhaite le faire sur la place publique.

Entre les autoroutes, les complexes industriels et tours à bureaux et la banlieue tentaculaire, des projets révolutionnaires voient le jour, dont la conception audacieuse « symbolise » l’ambition de Dubayy. Des îles immenses, destinées à l’habitation ou au tourisme et construites de toutes pièces au large des côtes (l’une en forme de palmier, l’autre, de mappemonde), sont en chantier. Sur l’île palmier, 2 000 villas se sont vendues en moins de 2 semaines l’an dernier. (Au nombre des premiers acheteurs se trouvait David Beckham, monstre sacré du foot.) Ces travaux auront bientôt fait quadrupler les 40 km de côte de Dubayy.

C’est lors de mes deux nuits à l’hôtel Burj Al Arab que j’ai le mieux fait l’expérience du phénomène. Cet hôtel vous sera décrit, selon le relationniste à qui vous parlez, comme le plus haut du monde (doté de l’atrium le plus vaste), le plus cher du monde (que l’on parle de son coût de construction ou du prix de ses chambres) ou le seul dont le restaurant, entièrement sous l’eau, n’est accessible que par sous-marin.

La publicité de cet hôtel est un sujet incontournable, car l’immeuble est en soi une publicité. L’édifice est gigantesque, construit sur sa propre île, à des centaines de mètres au large du littoral. Lorsque la tournée européenne de la PGA a fait escale cette année à Dubayy pour la classique du désert, Tiger Woods est monté s’élancer sur le toit de l’hôtel. Prises sous tous les angles, les photos du champion golfeur prolongeant son élan suggèrent des similitudes avec la forme de l’immeuble. Bon, ce n’est pas du Rimbaud, mais il y a tout de même une certaine poésie dans ces images, du genre qui incite à dépenser une fortune pour loger à l’hôtel sur le toit duquel Tiger Woods a frappé des balles.

Et pourtant, rien ne m’a davantage impressionné que ma première conversation avec un employé. (Même les manœuvres ont ici leur marque de commerce : à Dubayy, on voit souvent des groupes de travailleurs indo-pakistanais se déplacer d’un chantier à l’autre, tous vêtus de bleus de travail identiques.) L’homme en question, un Indien nommé Joseph, rencontré dans l’escalier mobile menant au hall principal de l’hôtel, près duquel danse une grande fontaine et le long duquel court un immense aquarium, me dit venir de Goa, cette ancienne colonie portugaise établie au XVIe siècle. À peine ai-je mentionné ce fait que Joseph m’offre incontinent de me louer sa maison là-bas. « Je pourrais vous montrer une brochure, me dit-il d’un ton amical. Je suis aussi sur Internet. »

Joseph est l’illustration du féroce instinct commercial qui imprègne l’air de Dubayy, au même titre que la chaleur et l’humidité. Tout le monde ici cherche à conclure une vente. Un terrain, un condo, un local commercial, une vedette de la garde côtière, un poste d’amarrage dans une marina même pas encore construite : tout cela m’a été offert au cours de conversations amorcées par des propos aussi banals que « Où sont les toilettes ? » mais vite gagnées par la fièvre commerciale. Je n’ai accepté aucune de ces offres, mais personne n’a semblé m’en vouloir. Dans une ville qui compte 272 hôtels, 30 000 chambres et un aéroport qui accueillera bientôt 60 millions de passagers par année, la bonne affaire n’est jamais bien loin. Pourquoi ici, demanderez-vous ? Contrairement aux autres États de la région, les revenus de Dubayy proviennent assez peu du pétrole (autour de 6 %). L’émirat mise donc sur les entreprises de service et le tourisme, avec un bassin de 1,5 milliard de personnes qui vivent à moins de 2 heures d’avion.

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