 |

AMALFI, AMEN (p. 2)
1 | 2 | 3 | OCT 03
Oui, les souterrains produisent de bonnes choses, pas seulement des mariages : du vin, aussi. Lune des plus importantes caves à vin dEurope, sur la côte amalfitaine, occupe un tombeau de 2 500 ans : cest celle du restaurant Don Alfonso, à SantAgata sui due Golfi, qui affiche fièrement trois étoiles au Michelin. La cuisine est exquise (nous confirmons), mais la descente vers lenfer est aussi impressionnante : lâme des défunts préside à la destinée des liquides les plus précieux jamais embouteillés par lhomme. (La liste des single malts comprend à elle seule des dizaines de noms que je nai jamais vus, et pourtant je me considère comme un amateur plutôt avisé.) En descendant, nous apercevons une importante collection de bouteilles de toutes provenances, rangées dans danciennes tombes. En bas sont accrochés des fromages de forme arrondie qui attendent le jour où ils subiront le sacrifice ultime pour donner naissance à lun des sublimes plats de pâtes de Don Alfonso.
Nous suivons ensuite en voiture la côte qui serpente jusquà Positano. Ici, le terme même de damnation ne convient pas, même si les péchés les plus agréables ont libre cours. La paresse, entre autres, est fortement encouragée, particulièrement au Sirenuse, classé parmi les meilleurs petits hôtels du monde. Son nom fait référence à Parthénope, une des sirènes qui, après avoir tenté dattirer Ulysse, a été rejetée sur la côte par la mer.
Le Sirenuse épouse la forme de Positano, modelé (accidentellement ?) sur le tiramisù : une superbe falaise stratifiée. Le hall est situé à létage supérieur, et on descend en ascenseur, palier après palier, vers des chambres plus magnifiques les unes que les autres. Notre suite est dotée de voûtes en berceau monastiques et dun balcon qui donne sur la mer, au delà de la coupole polychrome de la cathédrale.
Le citron constitue, avec les mollusques, un produit typique de la région particulièrement le sfusato amalfitano, un énorme fruit de la taille dune tête. Ce monstre, pressé et distillé, donne le Limoncello, une douce liqueur présente à tous les repas, à part le petit-déjeuner. Positano est aussi reconnu pour sa mode locale, ses vêtements colorés qui semblent créés, sous linfluence du Limoncello, par des couturiers en méditation devant un agrume géant.
Positano est surtout un centre de villégiature, mais Amalfi a une portée historique plus grande. Au ixe siècle, cette république maritime était la rivale de Venise. La célèbre cathédrale était déjà construite ; selon la tradition, elle serait le lieu de repos de saint André, le premier des apôtres avec Pierre (même si André doit se contenter dune église plus petite).
À Amalfi, nous passons la nuit à lhôtel Santa Caterina, dans une chambre au plancher fait de carreaux peints et dotée dune baignoire à remous de classe internationale. Cest ici que jai vécu une aventure tumultueuse. Jai voulu verser du savon moussant dans la baignoire et, comme la quantité à mettre nétait pas indiquée sur la bouteille, jy suis allé un peu fort. Labondance de mousse qui a surgi a rendu ma situation précaire. Je dois mon salut à ma compagne, qui a ramassé les bulles par brassées et les a transvidées dans la douche. Au matin, nous avons pris notre petit-déjeuner dans une pièce inondée de lumière, aux planchers en marbre et en lapis.
Notre dernier arrêt dans la région est Ravello. Nous logeons au Palazzo Sasso, qui entretient avec Le Sirenuse un rapport du type Canadien / Maple Leafs ils luttent pour le titre du petit hôtel le plus agréable du monde. Deux baignoires à remous bruissent sur le toit (nous résistons à lenvie dy mettre des bulles). À lextérieur de notre chambre, un faux cloître de colonnes torses entoure un bel atrium.
Ravello a été la plus belle étape de notre voyage. Nous avions réussi à semer Satan. Un enchevêtrement de rues étroites nous a menés à deux villas célèbres, dont lune la villa Rufolo a inspiré à Wagner le jardin magique de Klingsor dans lopéra Parsifal. De même, le poète Boccace a mis Ravello en scène dans son Décameron. Si aucun des deux artistes na séjourné dans notre hôtel, le fait quIngrid Bergman sy soit arrêtée me suffit.
Bien quil soit dans les terres, Ravello présente le même panorama urbain que Positano, abrupt, en étages, et jouit dune position surplombante et dune vue similaire de la côte. Y marcher constitue toujours une expérience mystique, mais un soir en particulier, de retour du dîner, nous avons vécu un phénomène transcendant. Des chants émanaient de Santa Maria a Gradillo, une église du xiie siècle ; nous sommes entrés et avons eu la chance dassister à une répétition dune chorale damateurs. Vous devez savoir que les chanteurs amateurs dItalie sont de la trempe des vedettes ; un homme, surtout, était doté dune voix de ténor à damner un saint. Si la rédemption avait été à portée de main (mais jen doute), ce moment aurait constitué un instant charnière.
Après ces vacances dantesques, nous retournons à Rome à regret pour une dernière nuit. (Non mais, visiter Rome à regret !) Cette fois, nous profitons dune suite magnifique à lhôtel de Russie (parmi les meilleurs de la ville). À quelques rues de lAleph, nous avons réintégré le paradis, comme en témoigne le portier à haut-de-forme qui fait le métier des chérubins aux portes de lÉden. Rien nest plus pareil. [ ]
Où loger, où se restaurer, quoi faire... >
VOS COMMENTAIRES > lettres@enroutemag.net
1 | 2 | 3 | OCT 03
|
|