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UN CERTAIN SOURIRE
Text: JOSÉE BLANCHETTE
Rues grouillantes de vie, marchés vibrants de couleurs, temples saisissants de beauté... Et partout, ce sourire d’une exquise candeur qui fait croire qu’à la détresse succède parfois l’enchantement.
Comme bien des gens, j’étais déjà allée au Cambodge sans jamais y mettre les pieds.
J’avais vu La déchirure (The Killing Fields), j’avais pleuré en m’imaginant que c’était du cinéma, j’avais lu des tas de livres sur les Khmers rouges en me disant que c’était de la bonne littérature.
Une guerre, un dictateur, un génocide de deux ou trois millions de personnes, des méchants communistes extrémistes, des enfants séparés de leurs parents dans des camps de travail, la famine, 3000 pagodes bouddhistes transformées en étables peuvent nourrir l’imagination de générations d’écrivains et de scénaristes.
Trente ans plus tard, la réalité subsiste. Phnom Penh fait partie de ces villes à la fois grouillantes de vie, sales et impudiques qui vous transforment davantage en voyeur qu’en voyageur. Ce maelström d’odeurs, de couleurs et de sons vous extirpe brutalement de votre torpeur après 24 heures d’avion. On a du mal à s’imaginer que ce dépotoir à ciel ouvert était surnommé le Paris de l’Orient sous l’ex-Indochine française. Pour l’instant, assise à l’arrière de ma voiture climatisée avec chauffeur, je me sens comme Catherine Deneuve dans Indochine. Pourquoi suis-je tombée sur un bon scénario, et pas les Cambodgiens ?
Le touriste ne peut pas louer de voiture à Phnom Penh, et c’est tant mieux pour lui. Car il faut un tempérament suicidaire ou une foi profonde en Bouddha pour remonter le boulevard Pochentong à contresens du trafic dans le but de se faufiler dans la voie qui file vers le quai Sisowath, la promenade des Anglais des Phnompenhois face au fleuve Tonlé Sap. Sum, mon chauffeur, ne cille même pas. Tout en manœuvrant entre les cyclo-pousse et les scooters, il réussit à me faire la conversation, me parle de toute sa famille morte de faim sous les Khmers rouges. Orphelin à 12 ans, il s’estime chanceux : il a un boulot, il travaille 14 heures par jour, 28 jours par mois, contre un salaire mensuel de 160 $US. Au cours des 10 prochains jours, cette histoire se répétera inlassablement sur toutes les lèvres avec quelques variantes plus ou moins poignantes.
Et pourtant. Je m’attendais à tout sauf à ce sourire soûlant, fidèle comme un lever de soleil sur les rizières du malheur. Ce sourire s’est fait casser la gueule à maintes reprises, mais il n’a rien perdu de sa candeur, de son innocence ni de sa vérité.
Sur les trottoirs, les enfants courent nus, la chaleur est écrasante les vendeurs de ventilateurs se réjouissent de leur bon karma , et on a sorti les woks de fortune des restaurants. Les conditions d’hygiène approximatives, les pannes d’électricité fréquentes et la rareté de l’eau courante me feront éviter les petits bouis-bouis sur roues qui faisaient mon régal en Thaïlande. Vaut mieux s’en tenir aux restaurants réglos et aux hôtels, même si on y perd en exotisme. Cela dit, la cuisine cambodgienne est délicieuse, à mi-chemin entre la vietnamienne et la thaïe, laquelle descend directement de la cuisine indienne et chinoise. Sublimes mélanges aux parfums de lait de coco et de piment oiseau. Comme en Thaïlande, on mange avec une cuillère et une fourchette, une influence indienne. Les soupes fumantes à la citronnelle font partie du quotidien, avec le bol de riz, même à 40 oC à l’ombre ! Moins traditionnels, mais certainement très pittoresques, j’ai trouvé au marché des étals de cafards frits, d’araignées ventrues aux yeux rouges et de coccinelles d’eau pas très ragoûtantes mais qui (paraît-il) ont un goût de foin. Non merci, je suis tombée dedans dans une autre vie…
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