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PIGNON SUR RUE
Texte: Joyce Mason
DEPUIS LES ANNÉES 70, LE QUARTIER DES ARTISTES DE TORONTO, LE QUEEN West, s'est déplacé vers l'ouest depuis Spadina. Connu pour ses bars et boutiques, le quartier accueille quelques douzaines de petites galeries d'art ayant pignon sur rue, une concentration inégalée au Canada. Une association fait même la promotion d'un «quartier des galeries de l'ouest du West Queen». Le coin est plus qu'un ghetto de galeries, dit Stephen Bulger, vendeur de photographies : «Ici, beaucoup de gens gagnent leur vie avec leur passion, que ce soit la photographie, les meubles ou la nourriture.» Les galeristes de Queen West sont donc à leur place. Cherchant à la fois public et revenu, ils improvisent avec succès sur ces deux fronts.
L'artiste Katharine Mulherin est l'exemple parfait de ce pragmatisme passionné. Sa première galerie constituait la tentative de survie financière d'une mère monoparentale (elle louait une partie de son espace à d'autres artistes pour leurs expositions). Trois ans plus tard, elle gagne sa vie avec trois espaces réservés à l'art entre Ossington et Dovercourt: 1080 Bus et BusStop (loués à des artistes), et Katharine Mulherin Gallery (où elle présente des artistes en début et en milieu de carrière). Elle expose ses propres travaux ailleurs, entre autres chez Zsa Zsa, tout près.
Zsa Zsa de Andrew Harwood est représentative de ces petites entreprises. Mesurant 3,3 m sur 4,8 m, elle compte une grande fenêtre en saillie, parfaite pour le lèche-vitrine. Son propriétaire l'a ouverte «parce que c'est amusant et que ça aide à payer le loyer». Les artistes louent Zsa Zsa, assument les dépenses promotionnelles et conservent le revenu des ventes. Andrew Harwood aide à l'installation des œuvres et organise le vernissage.
Le quartier est connu des amateurs d'art. Non loin, rue King, la Ydessa Hendeles Foundation attire les connaisseurs en visite à Toronto. Ydessa Hendeles administre une collection privée comprenant photographies, projections vidéo et installations interactives créées par le who's who de l'art international. Un peu à l'ouest, la Art Metropole, tenue par des artistes, est mondialement connue pour ses œuvres sur supports multiples (livres, disques compacts et imprimés). Les petites galeries n'ont fait qu'élargir la palette.
Évidemment, les expositions publiques sont vitales pour les artistes. Des galeries comme celles de Andrew Harwood et de Katharine Mulherin sont prêtes à offrir leur première exposition aux artistes et à les faire connaître. Ils n'y gagnent pas leur vie mais la plupart des artistes remboursent leurs frais. Certains font même un peu d'argent. Les galeristes essayent de choisir des œuvres «vendables», et les petits formats de 500 à 2000 dollars dominent. Ces ventes modestes permettent aux galeries de continuer, encourageant les artistes à explorer des idées et à perfectionner leur technique.
Les artistes s'organisent aussi pour monter des expositions en groupe. Mais la confiance des collectionneurs s'acquiert avec l'habitude, et les entreprises éphémères ne parviennent pas à développer le marché. Les galeries collectives permanentes, comme Guerilla Commercial à Fredericton, et les expositions temporaires mais dans des lieux familiers, comme au 372 ou au 460, rue Sainte-Catherine Ouest, à Montréal, ont un meilleur potentiel.
Queen West fonctionne pour plusieurs raisons convergentes. D'abord, ces galeries bourgeonnantes et sans capital de départ existent grâce au coût relativement faible de ces espaces sur rue. Ensuite, la multiplication des condos a donné naissance à de nouveaux restaurants, bars et boutiques de designers qui ont attiré à leur tour les visiteurs recherchant autre chose que la culture de masse. Ces petites galeries rendent l'art accessible aux gens du quartier, suscitant de nouvelles vagues d'acheteurs.
Le succès attire le succès. Des marchands bien établis, comme le Vancouverois Monte Clark et le Torontois Paul Petro, s'installent dans le quartier. Les artistes ont donc plus de chances de se faire connaître. Tout n'est pas du grand art, mais on y trouve des œuvres sympathiques, intrigantes ou dignes de figurer au musée. Des œuvres que, souvent, on a envie de rapporter chez soi.
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