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CIEL, MA MORUE !

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Après tant de petits villages sans prétention dégageant un intense sentiment de paix et d’austérité, on est frappé de stupeur lorsqu’on aperçoit soudain, sur la crête d’une colline, les fortifications massives du château de Soutomaior, au sud, tout au bout de l’auriculaire de Dieu. Construit sous le règne d’Alfonso VII, le château doit sa célébrité à l’un de ses seigneurs, Don Pedro Alfonso, surnommé « Madrugada » (ou « Aurore ») parce qu’il avait la détestable habitude de se lever tôt pour surprendre ses ennemis. Je m’installe pour la nuit au Pousada Castillo de Soutomaior et, après un délicieux repas de bacalhau a la herculina (morue au xérès mijotée dans la terre cuite), je vais déambuler dans les magnifiques jardins du château. Des eucalyptus, des chênes et des châtaigniers centenaires s’élèvent, telles des colonnes immenses, dans le sous-bois tendre où l’air humide embaume le jasmin et le camélia. Les gens du pays aiment raconter que certains de ces arbres remontent à l’époque préhistorique. Cette notion, scientifiquement impossible, se trouve confirmée à leurs yeux par la présence de peintures rupestres labyrinthiques tracées en bordure de la mer, témoins d’un passé très lointain.

Comme la région des Rías Bajas n’est pas très grande (à peine 300 km), on peut facilement passer de la côte à l’intérieur des terres, ou du nord au sud, en profitant d’un excellent réseau routier. Je ne suis pas particulièrement amateur de plage, mais celles des Rías Bajas sont d’une telle richesse qu’on a l’embarras du choix. Au sud, les îles de Cíes (accessibles par traversier depuis Vigo) sont semées de petites plages tranquilles et bien tenues, et, sur le continent, il y a les Arenales de Barra, centre de nudisme très coté. Sur la péninsule O Grove se trouve A Lanzada, une longue plage sablonneuse très fréquentée où, tous les ans à la Saint-Jean, les femmes qui désirent enfanter viennent se baigner dans l’océan afin, selon un antique rituel de fertilité, d’être imprégnées de ses propriétés viriles. Au nord, les dunes de sable du parc national de Corrubedo sont des lieux de villégiature connus et appréciés depuis le xixe siècle. Le nettoyage des côtes, après le naufrage du pétrolier Prestige, semble avoir été efficace. Seules témoignent encore de la tragédie les affiches « Nunca Máis » (« Plus jamais ») accrochées aux balcons et dans la vitrine des boutiques.

Plutôt que la mer et le sable, j’ai opté pour la montagne et je n’ai pas regretté mon choix. Parti sans but précis, je suis entré dans une épaisse forêt offrant, ici et là, un point de vue magnifique sur le fleuve Miño ou les vallées de l’intérieur, dans une région près de la frontière du Portugal, semée d’étranges dolmens, de chapelles romanes, de moulins à eau pittoresques et de structures curieuses appelées hórreo, qui ont l’air d’un sarcophage sur pilotis et qui servent à sécher et entreposer le maïs. En chemin, j’ai goûté à toute une variété de spécialités régionales. À Tui, où se trouve une cathédrale fortifiée datant du xiiie siècle, je déjeune d’un espresso accompagné de pâtisseries croustillantes appelées rosquillas et melindres. À Arbo, j’arrête chez Pazo de A Moreira (célèbre producteur d’albariño) pour une tranche d’empanada gallega, cette grande tarte de poisson rectangulaire, bien que la spécialité locale soit la lamproie, sorte d’anguille à chair blanche et savoureuse, dont la saison est en avril. À Buenos Aires aussi, nous avions des empanadas et des rosquillas, de noms et de formes différentes, et j’ai soudain le sentiment d’être chez moi.

Dans le visage des passants, comme sur les enseignes des magasins, je reconnais les traits et les noms des parents et grands-parents de mes voisins et amis d’enfance qui, il y a un siècle, ont traversé l’océan pour aller faire fortune en Amérique. Aujourd’hui, mes contemporains font le trajet inverse et, fuyant la crise économique qui sévit en Argentine, viennent tenter leur chance au pays de leurs ancêtres. Ici, parmi les douces sonorités de la langue galicienne, lorsque j’entends soudain l’accent de Buenos Aires, j’ai l’impression d’être perdu quelque part dans le temps et l’espace.

Et pourtant, la Galice conserve encore intacts des lieux ancestraux magnifiques, inconnus même de ceux qui regagnent leurs anciens domaines familiaux. À moins d’une heure de la côte, sur la route menant à Ourense et à Ribadavia, se trouve le monastère de San Clodio, oasis de paix où je fais l’expérience, physiquement, du poids et de l’immensité du temps. San Clodio semble plus ancien que ses fondations romaines, que les peintures rupestres environnantes, que la mer elle-même.

C’est bizarre mais, pour une région située hors des sentiers battus, hors même des images normalement associées à l’Espagne, la Galice me semble étrangement familière. La simplicité de la cuisine, son vin couleur or, la présence constante de l’eau, la végétation luxuriante, la pierre des manoirs et des huttes, la grandeur des châteaux et des églises, tout semble faire partie d’un lieu qui a toujours été là, depuis que le monde est monde, comme s’il avait réellement été façonné par la main de Dieu. Au cap Ortegal, il y a la chapelle de San Andrés de Teixido. Depuis des siècles, les fidèles y jettent des miettes de pain dans la fontaine pour savoir si leurs prières seront exaucées : si les miettes flottent, c’est que le saint a accueilli leur demande. Des ex-voto en forme d’ancre et de navire ornent les murs de la petite chapelle. Les pèlerins s’arrêtent ici en route vers Compostelle, comme le font aussi beaucoup d’autres visiteurs plus séculiers. Les gens du coin pensent qu’il n’y a pas âme qui vive qui ne soit un jour passée par San Andrés. « A San Andrés de Teixido vai de morto quen non foi de vivo », dit un proverbe galicien. (« Qui n’est pas allé à San Andrés dans sa vie ira après sa mort. ») Cette certitude que la totalité du genre humain se trouvera un jour rassemblée en ce lieu minuscule donnant sur la mer est une belle manifestation du sentiment qu’a la Galice de sa propre bienheureuse éternité. [ ]


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