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Connaître Molly Parker demande donc un effort: sinon, impossible de la cerner, et d'aller en profondeur. Dans la voiture, puis ensuite au restaurant, je lui demande si elle peut expliquer ce qui lui sert de point d'ancrage: pour créer tant de personnages étranges et complexes, il faut sûrement prendre appui sur quelque chose de solide. Elle me parle alors de la maison qu'elle et Matt Bissonnette ont louée dans Echo Park, au centre de Los Angeles. On s'y rend justement, et elle m'indique au loin des petites maisons victoriennes perchées sur une colline, ornées de tourelles, comme les châteaux de sable des rêves d'enfant. C'est un quartier résidentiel et familial, non loin de Hollywood. «Ici, je n'ai pas sans cesse à faire face à la putasserie comme à Los Angeles», dit-elle posément en me montrant le dépanneur du coin, le parc et son étang, une friperie qu'elle aime bien, un petit bar un peu miteux où elle est allée une ou deux fois. La quête de la célébrité est un jeu dangereux, dit-elle. «Je ne sais pas si on peut créer quelque chose de valable quand on vit dans une bulle.»
Tout à coup, elle décide de m'inviter chez elle, bien qu'elle ait précisé au point de départ qu'elle voulait préserver son intimité. En a-t-elle assez de passer pour une énigme? Ou est-ce une autre façon de faire anti-Hollywood? Car protéger son intimité, n'est-ce pas jouer le jeu de la célébrité? C'est pourtant ce que Molly Parker semble vouloir éviter. Elle stationne la vieille Chevrolet, prend ses Camel Lights, sa veste de denim et son sac et passe devant moi, franchit la haie de bougainvilliers, gravit l'escalier en bois, traverse une petite galerie - des livres, des revues partout - puis me fait entrer dans sa petite maison d'allure bohème.
À l'intérieur, tout est simple, dépouillé. Des murs blancs. Des planchers de bois. De gros fauteuils bruns et moelleux dans le salon. Une vieille malle comme table à café. Dans la chambre, le lit est défait. Des vêtements débordent des tiroirs entrouverts. Du linoléum dans la cuisine. Une petite table. Un bol de fruits. Pas de lave-vaisselle.
«Voilà la raison pour laquelle on a loué la maison», dit-elle en montant l'escalier étroit qui mène à l'étage: un grand grenier qui ressemble à une grange. Il y a une table de ping-pong au milieu, couverte de petites piles de papiers. La table de travail de Matt Bissonnette est dans un coin, près d'une fenêtre. «Ça me rappelle Vancouver, ici, dit-elle en regardant autour d'elle et en poussant un grand soupir. J'ai besoin de m'entourer de gens et de choses qui me rappellent chez moi. Ici, on sent qu'on pourrait faire n'importe quoi.»
Que voudrait-elle faire, qu'espère-t-elle créer et pourquoi? Elle parle de son inspiration comme si elle aussi avait du mal à comprendre ce dont il s'agit. D'abord elle tente : «Le cinéma est la seule forme d'art qui permet de voir une personne évoluer, qui montre la vie en train d'être vécue.» Il y a un travail d'exploration intellectuelle dans ce qu'elle fait, enchaîne-t-elle. «En fait, ce qui m'intéresse, c'est de jouer des femmes qui ont le droit d'être compliquées et tiraillées.»
Pourquoi a-t-elle a voulu devenir une actrice? Long soupir. Puis un souvenir lui revient: le film Silkwood, qu'elle a vu adolescente. Une scène en particulier: Meryl Streep se retourne vers Kurt Russell avant de monter dans sa voiture. Molly se souvient de l'expression de son visage, de l'émotion et du geste de Meryl Streep qui ouvre sa chemise d'un coup sec pour montrer le t-shirt très moulant qu'elle porte en dessous. «C'était un tout petit geste, mais profondément humain», laisse tomber Molly. C'est à cet instant qu'elle a décidé qu'elle serait actrice. Un bon acteur, «ça donne envie de s'intéresser à tout ce qui est humain», finit-elle pas bredouiller.
C'est un beau moment, cette déclaration fiévreuse, entre autres parce que Molly, normalement si posée, si calme, s'est laissée aller. Elle a étudié le ballet d`s l'âge de 3 ans et pendant 14 ans. «La danse exige une grande discipline et beaucoup de contrôle de soi.» Quand elle est nerveuse, comme pendant une entrevue, elle a tendance à «revenir à cette posture très droite, à cette attitude très mesurée, très soignée. » Ça lui vient, dit-elle après une pause, «du désir d'être comprise».
Elle me conduit dans son jardin, un petit espace qu'elle a entièrement reaménagé. Elle y passe presque tout son temps, quand elle est à la maison, ce qui se produit souvent. Elle passe une audition par semaine, parfois plus, selon la période de l'année. À travers un bosquet d'orangers et de pamplemoussiers, elle a tracé un petit sentier sinueux. Elle a planté des dahlias, des zinnias, du romarin, des gueules-de-loup, quelques arbustes. Elle regarde son jardin, la main en visière au-dessus des yeux, elle aime harmoniser les textures et les couleurs. «J'aime essayer des choses, la patience que ça exige.»
L'univers de Molly Parker est petit, dense, vrai. Elle vit, elle travaille et elle réfléchit vie sans trop s'inquiéter, même si elle ne sait pas où tout cela la mènera. «Ces fleurs-là, dit-elle en me montrant une plate-bande de pieds d'alouette, c'est moi qui les ai semées: de petites graines. Je suis toujours surprise de voir comment les choses se transforment, surtout quand ça commence si petit.»
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