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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA
Premier prix
Récit de voyage
LA DÉLICIEUSE ODEUR DE MIEL
DES JEUNES ÉLÉPHANTS MÂLES (p. 3 de 3)
1 | 2 | 3 | MAR
Il ny a pas dhistoire. Que des bribes, des moments, des regards, des impressions. Il sagit sûrement de la plus belle histoire que je ne me sois jamais racontée. Une histoire qui se déroule quelque part entre un paysage et un regard, entre une main qui offre et une main qui accepte de recevoir. Tout cet espace entre les deux qui se remplit de ce qui est important. Il y a lhistoire des yeux noirs de lenfant, lhistoire des mains fripées de la vieille, lhistoire de la mèche de cheveux de la jeune femme qui tombe inlassablement sur son visage, lhistoire des lèvres de lhomme qui aspire lentement la fumée de sa cigarette, lhistoire du sourire de létudiant, lhistoire de ces yeux qui se fixent sur mes vêtements étranges, de ces autres qui voient à travers moi. Les passagers du train, unis par des liens profonds, sont bercés ensemble au rythme des rails, secoués ensemble par les secousses intermittentes. Je suis à la recherche de ces choses fugitives et secondaires. Celles que lon ne peut prendre en photo mais qui restent inscrites profondément en soi pour toujours et qui donnent espoir.
Si je touche la vitre du bout de mon doigt, je suis certaine quune onde concentrique va brouiller limage comme lorsquon jette un caillou dans un lac clair. Que la perfection ainsi effleurée va se dissiper comme un rêve au petit matin. Disparus les dizaines de quais de gare avec leurs foules denfants en haillons, de Sadhus, de femmes accroupies en petits groupes, dhommes travaillant sur les rails. Disparus les visages qui se fondent en une seule destinée. Le soleil de fin de jour palpite à lintérieur du wagon et éclabousse les murs et les sièges. Tout cela est si délicat. Je regarde le ciel mauve avec un léger sentiment de vertige.
Nous sommes au cur de la nuit la plus noire. Je ne dors pas encore. Je regarde par la fenêtre. Il ny a rien à voir mais je regarde quand même. Puis, surgit un village et la plaine redevient lumineuse. Une lampe à lhuile sagite au bout dun bras. Mais le village garde ses secrets, se replie en ses lumières et file au loin. Lair brassé reprend son calme et le silence se referme sur notre passage.
Il est là. Il est assis près de moi sur la banquette de cuirette bleue. Parfois jappuie ma tête sur son épaule et je menivre de son odeur. Parfois je serre sa main dans la mienne quand lémotion devant les beautés qui défilent est trop forte pour être supportée seule. Il reste là, assis à mes côtés sur la couchette du haut, les pieds pendant dans le vide de lallée alors que je roule ma veste en boule pour en faire un oreiller et que je déplie mon drap de coton. Il veille sur moi. Évidemment, il est aussi flou que les reflets dans la vitre, aussi vaporeux quun fantôme. Et, à chaque secousse du train, il se détache lentement de moi. Je le laisse doucement derrière, avec les poignées de lumière des villages inconnus.
Je nai pas hâte darriver. Je nai plus dautre destination que la route elle-même. Le temps na plus dimportance. Comme pour une enfant. Je mimmerge dans lintensité des perceptions de lenfant, dans la fulgurance de ses joies, de ses chagrins ou de ses terreurs, la violence de ses sentiments, lexubérance de son imagination, sa solitude aussi. Oui, cette journée sur un banc de train de cuirette bleue valait une multitude de journées à demi vécues dans le monde immobile.
Pour certains, de cet autre monde doù je viens, je parais ne rien faire, accoudée au bord de la fenêtre dun train au milieu de nulle part. Pourtant, je me délecte dobservation. Sans ce souci de lobservation, qui sait si le poète hindou et le scientifique nauraient remarqué quun éléphant sentait le miel. Cela prend énormément dimagination pour concevoir une telle chose. Quelle découverte magnifique. Quest-ce qui a fait que durant cette journée entre toutes on ne mait pas agressée, on nait pas cherché à mescroquer, on nait pas tué un chiot à coup de bâton dans une ruelle, on nait pas chassé un mendiant dun coin de rue, on nait pas rempli lair de klaxons agressifs et de fumée noire. Peut-être parce que javais choisi de sentir limpossible. Je me suis fait surprendre par cette journée paisible. Elle avait comme une odeur de miel
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Isabelle Giasson Cette ancienne participante à la Course destination monde est instructrice de vol, a enseigné chez les Inuits, a tourné à lEverest un documentaire pour lONF et vient de faire lascension de lAconcagua. Elle cherche à publier son premier roman.
Anne-Marie Scott étudie au Centre de formation professionnelle Campus Cowansville et travaille elle aussi à lécriture dun premier roman.
Membres du Jury
Poète, romancier et essayiste, Hugues Corriveau publiait lan dernier Hors frontières.
Claude Godin est réalisateur à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.
Auteur primé, Dany Laferrière réalisera son premier long-métrage cette année.
VOS COMMENTAIRES > lettres@enroutemag.net
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