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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Premier prix
Récit de voyage

LA DÉLICIEUSE ODEUR DE MIEL
DES JEUNES ÉLÉPHANTS MÂLES
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Il n’y a pas d’histoire. Que des bribes, des moments, des regards, des impressions. Il s’agit sûrement de la plus belle histoire que je ne me sois jamais racontée. Une histoire qui se déroule quelque part entre un paysage et un regard, entre une main qui offre et une main qui accepte de recevoir. Tout cet espace entre les deux qui se remplit de ce qui est important. Il y a l’histoire des yeux noirs de l’enfant, l’histoire des mains fripées de la vieille, l’histoire de la mèche de cheveux de la jeune femme qui tombe inlassablement sur son visage, l’histoire des lèvres de l’homme qui aspire lentement la fumée de sa cigarette, l’histoire du sourire de l’étudiant, l’histoire de ces yeux qui se fixent sur mes vêtements étranges, de ces autres qui voient à travers moi. Les passagers du train, unis par des liens profonds, sont bercés ensemble au rythme des rails, secoués ensemble par les secousses intermittentes. Je suis à la recherche de ces choses fugitives et secondaires. Celles que l’on ne peut prendre en photo mais qui restent inscrites profondément en soi pour toujours et qui donnent espoir.

Si je touche la vitre du bout de mon doigt, je suis certaine qu’une onde concentrique va brouiller l’image comme lorsqu’on jette un caillou dans un lac clair. Que la perfection ainsi effleurée va se dissiper comme un rêve au petit matin. Disparus les dizaines de quais de gare avec leurs foules d’enfants en haillons, de Sadhus, de femmes accroupies en petits groupes, d’hommes travaillant sur les rails. Disparus les visages qui se fondent en une seule destinée. Le soleil de fin de jour palpite à l’intérieur du wagon et éclabousse les murs et les sièges. Tout cela est si délicat. Je regarde le ciel mauve avec un léger sentiment de vertige.

Nous sommes au cœur de la nuit la plus noire. Je ne dors pas encore. Je regarde par la fenêtre. Il n’y a rien à voir mais je regarde quand même. Puis, surgit un village et la plaine redevient lumineuse. Une lampe à l’huile s’agite au bout d’un bras. Mais le village garde ses secrets, se replie en ses lumières et file au loin. L’air brassé reprend son calme et le silence se referme sur notre passage.

Il est là. Il est assis près de moi sur la banquette de cuirette bleue. Parfois j’appuie ma tête sur son épaule et je m’enivre de son odeur. Parfois je serre sa main dans la mienne quand l’émotion devant les beautés qui défilent est trop forte pour être supportée seule. Il reste là, assis à mes côtés sur la couchette du haut, les pieds pendant dans le vide de l’allée alors que je roule ma veste en boule pour en faire un oreiller et que je déplie mon drap de coton. Il veille sur moi. Évidemment, il est aussi flou que les reflets dans la vitre, aussi vaporeux qu’un fantôme. Et, à chaque secousse du train, il se détache lentement de moi. Je le laisse doucement derrière, avec les poignées de lumière des villages inconnus.

Je n’ai pas hâte d’arriver. Je n’ai plus d’autre destination que la route elle-même. Le temps n’a plus d’importance. Comme pour une enfant. Je m’immerge dans l’intensité des perceptions de l’enfant, dans la fulgurance de ses joies, de ses chagrins ou de ses terreurs, la violence de ses sentiments, l’exubérance de son imagination, sa solitude aussi. Oui, cette journée sur un banc de train de cuirette bleue valait une multitude de journées à demi vécues dans le monde immobile.

Pour certains, de cet autre monde d’où je viens, je parais ne rien faire, accoudée au bord de la fenêtre d’un train au milieu de nulle part. Pourtant, je me délecte d’observation. Sans ce souci de l’observation, qui sait si le poète hindou et le scientifique n’auraient remarqué qu’un éléphant sentait le miel. Cela prend énormément d’imagination pour concevoir une telle chose. Quelle découverte magnifique. Qu’est-ce qui a fait que durant cette journée entre toutes on ne m’ait pas agressée, on n’ait pas cherché à m’escroquer, on n’ait pas tué un chiot à coup de bâton dans une ruelle, on n’ait pas chassé un mendiant d’un coin de rue, on n’ait pas rempli l’air de klaxons agressifs et de fumée noire. Peut-être parce que j’avais choisi de sentir l’impossible. Je me suis fait surprendre par cette journée paisible. Elle avait comme une odeur de miel… [ ]


Isabelle Giasson Cette ancienne participante à la Course destination monde est instructrice de vol, a enseigné chez les Inuits, a tourné à l’Everest un documentaire pour l’ONF et vient de faire l’ascension de l’Aconcagua. Elle cherche à publier son premier roman.

Anne-Marie Scott étudie au Centre de formation professionnelle – Campus Cowansville et travaille elle aussi à l’écriture d’un premier roman.

Membres du Jury
Poète, romancier et essayiste, Hugues Corriveau publiait l’an dernier Hors frontières.
Claude Godin est réalisateur à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.
Auteur primé, Dany Laferrière réalisera son premier long-métrage cette année.


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