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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Premier prix
Récit de voyage

LA DÉLICIEUSE ODEUR DE MIEL DES JEUNES ÉLÉPHANTS MÂLES   (p. 2 de 3)


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J’ai envie d’une plus grande fenêtre. J’ai envie d’être à la fois dans le train et en dehors du train. Je marche jusqu’au vestibule entre les deux wagons. Je tire la porte de métal. Je m’assieds sur le plancher. Adossée au mur, j’ai un pied dehors, sur le marchepied, une jambe repliée sur le mur d’en face. Je suis saturée de lumière indienne. Je suis couverte de poussière ardente. Et en cet instant, les cheveux au vent, j’ai l’intuition que je suis libre et que j’existe totalement, car je crée un monde dans tous ces creux du paysage. Je peux remplir les interstices comme je le désire, jeter un regard par la fenêtre de la cabane et y découvrir une femme moulant le grain, faire glisser ma main dans la rivière pour sentir sa fraîcheur entre mes doigts, fermer mes yeux et humer le foin frais coupé, m’étendre dans un champ sans crainte, les bras croisés sous ma tête, suivre la piste de terre jusqu’à un village lointain. Tout cela assise dans un train qui passe. Toute cette liberté. Je sens vibrer et résonner entre le monde et moi quelque chose de puissant et profond. Je deviens un personnage solitaire sur une toile de Lemieux et un horizon oblique se trace derrière moi sauf qu’il n’est pas blanc, il a la couleur d’un champ de moutarde et il est mouvant.

Je flotte en dehors du train au-dessus de l’horizon moutarde. On dirait que le monde entier est fait de lignes courbes qui filent le temps. Mes sens sont poreux, aériens. Puis, d’une façon délicieuse, je reviens accoster à la réalité de la cabine. En douceur. Un invraisemblable chapati m’est délicatement tendu par une inconnue. Par ce geste, plus vrai que toute visite guidée, que tout musée, que toute destination incontournable, j’accède à une compréhension intime et sensible du monde. Je joins les mains en signe de gratitude. Envers cette femme qui m’a tendu ce morceau de pain. Envers la vie qui permet de tels gestes de réconciliation avec notre espèce.

Il y a davantage de passagers que de sièges. Pourtant, un certain calme s’est établi dans la cabine encombrée. Des visages tout autour. Ils se superposent au mien contre la vitre fermée sur la fraîcheur du soir. Ils se superposent aux champs, aux arbres, aux rivières de l’Inde, ces visages qui portent leur destin gravé. Cette mère juste en face de moi qui berce son enfant, cet étudiant cravaté qui m’emprunte un livre, cet homme qui somnole depuis le départ, ce groupe qui discute accroupi en cercle dans l’allée, cette vieille, enveloppée dans ses voiles, dont les mains reposent à plat sur ses genoux, cette famille qui m’a adoptée, moi, l’étrangère voyageant seule et qui m’offre ainsi tout un trajet de répit où laisser tomber mes gardes. Tout cela existe en même temps, dans le même espace de la vitre. Sans heurt. Tout glisse, se fond et passe. La vie du train s’y reflète comme dans un miroir. Elle adhère au paysage mouvant. Dans cette image fantastique, les paysans, les passagers et l’étrangère perdent leur consistance. Ils se croisent, se fondent un instant l’un dans l’autre puis se séparent sans un regard. Un monde flou et indéfini se déploie. Plaquée sur ces univers, la réflexion de mes yeux invente des destins translucides. Je m’amuse à jouer avec les plans, je focalise mon regard sur l’un ou l’autre des univers de la vitre, puis, j’amalgame tout, les dimensions et les couleurs, les lumières et les perspectives. Mon profil ne m’appartient plus entièrement, je me découvre soudainement une longue tresse noire, je tiens un bébé dans mes bras, je marche sur un sentier, une botte de paille sur la tête, je fume un bidi jaunâtre, je joue avec un cerf-volant, un châle de cachemire enveloppe mes épaules, je suis vieille, j’ai une cravate, je casse des cailloux avec un marteau, je coule sous un pont, j’ondule doucement au vent, je m’embrase au coucher du soleil, je contrôle les billets.

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