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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de s’associer aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français. Nous vous présentons les récits de voyage, nouvelles et poèmes primés dans nos six prochains numéros : bonne lecture !

Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.



Premier prix
Récit de voyage

LA DÉLICIEUSE ODEUR DE MIEL DES JEUNES ÉLÉPHANTS MÂLES

Texte : ISABELLE GIASSON


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Récemment, un groupe de chercheurs a remarqué qu’un jeune éléphant de 11 ans en captivité dégageait une douce senteur de miel. Ils se sont souvenus d’un ancien poème hindou célébrant le ballet des abeilles autour des tempes des éléphants en rut. Ils ont donc entrepris une étude comparative entre les sécrétions de jeunes éléphants et d’éléphants adultes. Pour ce faire, ils ont recueilli les substances volatiles dans des bouteilles et effectué des analyses chimiques par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse. Effectivement, les sécrétions des glandes temporales des jeunes éléphants contiennent des substances odorantes que l’on trouve aussi dans le miel et dans les phéromones des abeilles : des acétates comme l’isolmyl acétate, des cétones comme le 2-heptanone et de l’acétophénone, ainsi que du 3-hexène-1-ol. Ces observations ont ensuite été corrélées chez des troupeaux sauvages de l’Inde à Bangalore.

Je ferme les yeux sur cet article d’une revue abandonnée sur un siège, comme par hasard. Mon esprit voltige autour de son visage. Je frôle son cou, ses joues rêches, ses paupières. Comme j’aime respirer l’odeur crémeuse et sucrée de son front lisse. Je butine la mémoire de lui. Tout me transporte vers lui, même les éléphants de Bangalore. J’ouvre les yeux avec un profond sentiment de dislocation. Aéroport de transit, quelque part en Europe. Je les ai quittés, Montréal et lui. Direction l’Inde.

Je suis cloîtrée dans ma chambre aux murs menthe dont l’air moite est paresseusement brassé par le ventilateur. Je connais Delhi et je l’évite. J’attends le train de demain matin couchée sur la couverture fleurie, entre les murs menthe, sous le ventilateur. Je croyais aller vers le nord. À cause d’une page arrachée dans une revue oubliée, pliée en six et enfouie dans une poche de ma veste, j’ai pris un billet pour Bangalore. Il semble que je sois victime d’un détournement d’itinéraire en direction du sud commis par d’inspirants éléphants melliflus.

Le train file. Un vent chaud glisse sur mon visage. La tête appuyée sur les barreaux métalliques de la fenêtre, je plonge enfin dans l’Inde que j’espérais. Belle et insondable. Je dépose dans des fioles les impressions volatiles, l’intensité poignante de chaque image. Plus tard, je soumettrai ces flacons à la chromatographie gazeuse et à la spectrométrie de masse pour voir s’il est possible d’en analyser les subtilités, d’en extraire la substance. Ce sera comme descendre du train entre deux gares, à la rencontre de toutes ces choses à la fois banales et sublimes qui filent devant mon regard. Des vêtements multicolores qui sèchent sur le toit d’une hutte, un garçon qui fait paître ses chèvres, une femme portant une jarre qui ajuste son voile, un pont qui enjambe une ruisseau desséché, un puits au milieu d’un désert de roches, un arbre grouillant d’oiseaux noirs sur le bord d’une rivière turquoise, des enfants qui font voler des cerfs-volants de papier près d’une cabane sur le bord des rails, d’émouvantes taches roses ou orange qui envoient la main au milieu d’un champ, un muret de pierre qui serpente vers l’horizon, un paysan qui marche seul sur une piste de terre… Impressions profondes et singulières. Mes yeux se remplissent d’eau, je porte ma main à mon cœur. Comme un vertige ou une ivresse. Pourtant, même cette beauté insaisissable paraît dérisoire comparée à tout ce qu’elle fait résonner en moi. Un univers pressenti et deviné qui se gonfle de sons et d’arômes. Le grésillement des grillons, le craquement des pas sur la paille, l’odeur des épices, le froissement du cerf-volant de papier dans la brise, la senteur de la terre mouillée. Tout cela se cache, derrière le crissement cadencé et hypnotisant des roues de métal sur les rails.

Mais, ni flacons magiques, ni peinture, ni photographie, ni littérature ne peuvent emprisonner la complexité de l’interaction de tout ce qui compose une impression aussi fulgurante. Je suis plongée dans une sorte de nostalgie perpétuelle du lieu aperçu fugitivement l’instant d’avant. Une enfilade d’abandons incessants qui existent pour moi si intensément, qu’ils représentent tout pour un moment. Et puis ce tout va son chemin. Et moi le mien. Et ce n’est pas le même chemin. Je ne peux que les suivre des yeux en étirant le cou, mais je ne peux rien retenir.

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