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DELHI D'INITIÉS   (p. 2 de 3)

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Normalement, pour se rendre au F Bar, il faudrait 30 minutes en auto, mais nous nous perdons lamentablement : personne ne semble savoir exactement où ça se trouve. C’est d’ailleurs le cas pour la plupart des « adresses » à Delhi, vagues indications faisant appel à des points de repère. « C’est entre le magasin Adidas et le petit resto qui sert du très bon poulet tandoori. » Tout ce que nous savons, c’est que le F Bar est à South Delhi, près du club de golf Qutab. Nous roulons donc à l’aveugle, le visage collé aux vitres, dans des quartiers pauvres et mal éclairés où les meutes de chiens errants s’écartent devant notre taxi pour nous laisser passer. Avec le temps, nous avons appris à mesurer le talent de Noni, et cette expédition de 75 minutes se transforme en une palpitante aventure.

Quand nous arrivons enfin, le portier nous fait un signe de tête poli et nous laisse entrer. De petits téléviseurs octogonaux pendent au-dessus du bar central. Un projecteur diffuse des extraits de la chaîne Fashion TV sur de grands voiles suspendus. Un DJ fait jouer une musique du monde aux rythmes saccadés. Un client régulier, Anhinav Gain, m’entend questionner le barman sur la popularité des lieux et intervient avec enthousiasme : « Christian Dior a lancé sa nouvelle eau de toilette ici la semaine dernière. Et Wasim Akram, grande star pakistanaise de cricket, était là hier soir. » En compagnie, semble-t-il, de 900 personnes. Je doute que cet espace de 200 m2 (un bar en bas et un salon avec terrasse à l’étage) puisse contenir autant de gens, mais cette vantardise est une preuve supplémentaire de l’amour de la jeunesse de Delhi pour la vie nocturne. Même en ce dimanche soir, il y a ici des dizaines de personnes : des femmes gracieuses, en saris multicolores ou en tenues occidentales griffées, qui sirotent un verre en compagnie de jeunes hommes portant jeans et chemises sport fièrement marquées d’un alligator ou d’un cheval.

Quelques jours plus tard, quand nous racontons notre soirée à Felix Turiansky, ancien chef de Montréal arrivé depuis peu après s’être laissé séduire par des investisseurs de Delhi, celui-ci écoute poliment. Depuis quelques mois, Turiansky essaie d’ouvrir à Connaught Place un restaurant servant une cuisine de marché contemporaine. Il espère que les gens voudront bien s’ouvrir l’esprit (et la panse) à la nouveauté. Mais il constate avec une pointe d’amertume que Delhi n’est pas New York ou Paris, où les idées nouvelles trouvent vite preneur. Je fais valoir quelques arguments : les voyages et Internet font évoluer les goûts et la demande dans tous les domaines, alors pourquoi pas la gastronomie ? L’économie se porte bien ; les jeunes travaillent et ont de l’argent à dépenser. L’immobilier et les ventes d’autos grimpent en flèche. C’est sûrement bon signe, non ? « Oui, dit-il, mais ce ne sera jamais comme les autres grandes villes. »

Comme je connais à peine la nouvelle Delhi, je n’insiste pas. Le lendemain, nous nous rendons à la vieille ville, siège de l’empire de Chah Djahan, pour un aperçu de la vie avant les Britanniques. L’endroit est niché dans un coude de la Yamuna et est une version condensée de New Delhi : plus de véhicules, plus de monde, plus d’action. Bien chaussés et armés de nerfs d’acier trempé, nous plongeons dans le chaos.

La règle est simple : soyez rapide, n’hésitez jamais, bougez sans cesse. Nous sommes au milieu d’une foule grouillante de cyclopousses, de pousse-pousse et de piétons qui occupent le moindre centimètre carré. L’expérience a quelque chose d’exaltant. Nous avons l’impression de figurer dans une vraie partie de Frogger, tandis que nous bondissons d’échoppes bondées en étals où l’on vend de tout : châles de pashmina, tapis de soie et nourriture de rue absolument irrésistible. Les wallas, ou vendeurs, vantent leur marchandise : namkeen, savoureux mélange salé de noix, de pâtes et de pois ; lassis, boisson fouettée au yogourt ; aloo tikkis, crêpes de pommes de terre farcies de lentilles épicées ; et assez de sucreries pour vous faire perdre toutes vos dents. Nous nous régalons.

Épuisés mais encore désireux de nous rendre à Khari Baoli, le plus grand marché aux épices de toute l’Asie, nous prenons un cyclopousse. Un défilé électoral provoque un embouteillage monstre et nous restons bloqués pendant une heure. Les seules personnes qui bougent sont les vendeurs ambulants qui transportent leurs marchandises sur la tête, les épaules ou le dos. C’est alors que m’est révélée la véritable différence entre la nouvelle et l’ancienne Delhi : New Delhi bat au rythme de la mondialisation, mais la vieille ville en fait autant, à sa manière plus chaotique. Et celle-ci n’est pas moins branchée que celle-là. [ ]


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