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DELHI D'INITIÉS

À New Delhi, une nouvelle classe moyenne branchée sur le monde fait sa place. La toute jeune capitale indienne n’en finit plus de rajeunir.

Texte : CHANTAL TRANCHEMONTAGNE


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Samedi soir. Sur le toit d’un resto thaïlandais, assis sur des coussins chamarrés, nous dînons sous une tonnelle avec, à nos pieds, la ville qui brille de tous ses feux. Le repas terminé, nous regagnons le rez-de-chaussée par un escalier de marbre et je reste figée devant la devanture d’une boutique. Des bottes de suède noir à talons vertigineux, ornées d’une exquise broderie à la main, me tiennent rivée d’admiration pendant cinq bonnes minutes, jusqu’à ce que mon compagnon me tire de force vers une autre vitrine. J’en oublie presque où je suis, mais une vache passe alors négligemment devant la porte. Nous sommes à Delhi.

Il n’y a pas que le ruminant pour me rappeler à l’ordre. Dehors, il y a la boue, le smog qui englue les poumons, les automobilistes qui nous frôlent de trop près en jouant du klaxon, l’odeur de musc d’une humanité trop dense qui, même à cette heure tardive, fouille les détritus à la recherche de nourriture. Ça, c’est la Delhi dont on nous parle, contre laquelle on nous met en garde. Rarement voit-on l’autre face : celle des bottes hallucinantes, des boutiques branchées et des restaurants chics.

Avant de partir, j’avais lu un article sur la jeune classe moyenne en Inde, qui dépense sans compter pour s’offrir vêtements dernier cri, repas au resto, spectacles et gadgets électroniques. Contrairement à leurs parents, pour qui l’épargne était une vertu, les jeunes Indiens veulent vivre au rythme du monde.

Pour observer cette jeune génération, selon l’article en question, rien ne vaut le Barista, café à l’européenne se donnant des allures de Starbucks. Je veux y aller, et mon compagnon a terriblement envie d’un vrai café dans cette ville où règne l’instantané. Mais encore faut-il se rendre à Connaught Place, rond-point très animé, peuplé de boutiques et de places d’affaires, au cœur du centre-ville. Or, comme nous allons bientôt le découvrir, se déplacer à Delhi est toute une aventure.

Nous confions nos vies à Noni, 26 ans, qui nous servira de chauffeur dans les rues de Delhi. L’espace est rare, et il faut rivaliser avec les voitures, autobus, camions, pousse-pousse, cyclopousses et charrettes, mues par des chevaux ou par des humains, qui se tamponnent allègrement ou passent régulièrement à quelques millimètres de le faire. Sauf les Mercedes (à ce prix-là, on fait attention) et les vieilles Ambassador (ces engins-là sont indestructibles), tous les véhicules portent des marques de collision, et 90 % n’ont plus de rétroviseur extérieur, dont personne ne se sert de toute façon. Nous nous résignons à faire confiance à l’instinct de Noni.

La seule chose qui m’empêche de me boucher les yeux est la crainte de rater les œuvres d’Edward Lutyen, l’architecte qui, en 1911, a eu pour mandat de construire la nouvelle capitale. Les immeubles qu’il a dessinés se démarquent radicalement de ceux de l’ancienne Delhi, au nord, où la dynastie moghole de Chah Djahan a établi sa capitale au xviie siècle. (Pendant ses 2 500 ans d’histoire, 6 autres dynasties ont aussi régné sur Delhi, jusqu’à l’arrivée des Britanniques.) Si l’influence de l’islam est bien perceptible dans la vieille ville, Lutyen a rejeté l’architecture indienne et plutôt opté pour le classicisme européen. Son palais du Rashthrapati Bhawan, ancienne résidence du vice-roi où loge aujourd’hui le premier ministre, surmonté d’une coupole de 55 m et situé sur un vaste domaine, nous apparaît alors que nous nous engageons sur l’ancienne voie Royale, Rajpath, longue de 3 km. Enjambant le large boulevard, le monument aux morts, India Gate, a été conçu pour ressembler à l’arc de triomphe de l’Étoile. L’opulence du boulevard, flanqué de canaux, de fontaines et d’espaces verts, témoigne de la volonté de Lutyen de faire de New Delhi une capitale digne de ce qui était alors le joyau de la couronne d’Angleterre. Mais l’architecte a conçu ses plans pour une population de 75 000 âmes ; la ville tente aujourd’hui de s’adapter à ses 12 millions d’habitants.

Conscients de ne pas avoir l’habileté nécessaire pour traverser la rue à pied, nous savons gré à Noni de nous déposer à la porte du Barista. Il y a 10 ans, ce genre d’endroit n’existait pas, car la population sortait pour travailler et rentrait ensuite se détendre à la maison. Mais la jeune génération aime se rassembler dans de tels lieux pour prendre un café et bavarder. Nous contemplons la scène : jeunes branchés qui étalent leur cool, hommes et femmes d’affaires qui discutent en avalant un sandwich au poulet tikka, ados en grande conversation au cellulaire plutôt qu’entre eux. Désignant la salle, je demande à mon compagnon ce qu’il en pense, à quoi il répond, en tenant sa tasse à deux mains : « Meilleur que du Nescafé ! »

L’appétit de consommation s’étale de nouveau sous nos yeux lorsque nous tombons sur une grande solderie organisée dans le hall d’un hôtel. Les vêtements, empilés sur des tables, se répandent par terre. Les vendeuses, grimpées sur la marchandise, font de leur mieux pour servir une clientèle dans la jeune vingtaine, avide de mettre le grappin sur Tommy, Perry, Ralph, Hugo… tous les grands noms de la mode occidentale. Gap, Adidas et Banana Republic sont aussi très populaires. Une blouse signée Anne Klein, une aubaine à 399 roupies, soit un peu plus de 10 dollars, atterrit sur la tête de la fille à côté de moi. Aussitôt, celle-ci s’en empare. Je fais remarquer au jeune caissier que la foule se tient remarquablement bien. Il rigole : « Ça tourne parfois à la bagarre, mais, heureusement, aujourd’hui il ne s’est rien passé. »

Ces orgies de consommation à la nord-américaine sont-elles devenues la norme à Delhi ? Je pose la question à Vivek Sahni, graphiste reconnu, bien au fait des nouvelles tendances urbaines. Dans le hall de l’hôtel Oberoi, devant la nouvelle boutique Louis Vuitton, ce dernier confirme mes soupçons. Il m’explique qu’avant les années 1990 le gouvernement socialiste interdisait les importations et avait nationalisé les banques, ce qui décourageait la consommation. Quand l’économie s’est libéralisée, les investisseurs ont envahi le pays, et avec eux toutes les tendances mondiales. « Puis la télé et Internet sont arrivés, dit Sahni, et les gens ont vu ce qui se passait ailleurs et ont voulu faire pareil. » Il pointe un jeune passant arborant une coiffure à la Wilfred. « Regardez sa coupe de cheveux. On ne voyait jamais ça avant ! » Nous voulons observer cette jeune faune branchée dans son élément naturel, et il nous recommande le F Bar, une boîte de nuit ouverte depuis peu, exploitée par un de ses copains.

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