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DIANA KRALL : SCÈNES D'INTÉRIEUR

Quand une artiste planétaire nous fait visiter ses lieux plus intimes...

Texte : SIMON HOUPT


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Dans la lueur dansante des bougies, au bar de l’hôtel Chambers, à Manhattan, Diana Krall essaie de se détendre. Elle avale une lampée de pinot noir, se penche en avant pour dire quelque chose, se ravise et bredouille une excuse. « C’est difficile pour moi, vous savez, parce que je ne m’assois jamais comme ça pour analyser les choses, ce n’est pas mon genre… bon, voilà que j’ai les joues rouges comme des tomates ! »

Diana Krall vient d’entrevoir l’ampleur du phénomène qu’elle a mis en branle, et elle est terrorisée. Jamais tout à fait en phase avec son époque (enfant, elle aimait déjà le jazz, puis elle a trouvé le succès en dépoussiérant du matériel vieux de 50 ans), la dame se révèle farouchement réservée. Dans un monde exhibitionniste où l’on connaît souvent mieux les vedettes que son propre conjoint, sa réticence a le charme vieillot des amours courtoises.

Mais, après plus de 10 ans à raviver de vieilles chansons d’amour et de grands classiques du jazz derrière lesquels elle pouvait toujours se retrancher, le printemps dernier, la chanteuse s’est mise à écrire et à enregistrer des airs qui puisent dans sa propre vie et sa propre douleur. Le résultat sera publié le mois prochain : The Girl in the Other Room, un album révélateur, empreint de mélancolie, qui nous fait découvrir une Diana Krall insoupçonnée. Car cette jeune fille dans la pièce d’à côté n’est autre qu’elle-même.

Il faut dire que, à 39 ans, sa géographie intérieure reste compartimentée, faite de pièces bien séparées les unes des autres. Certaines portes sont fermées à clé, d’autres légèrement entrebâillées, d’autres encore dissimulées et introuvables, à moins de savoir où chercher. Laissons-la nous guider sans poser trop de questions, de peur de voir toutes les portes se refermer. Si nous avançons doucement, nous découvrirons des merveilles.

Dans un couloir donnant sur l’infini, poussons la première porte à gauche. Krall est là, seule, un album de photos noir et blanc dans sa main gauche. « Je n’en parlais pas parce que j’ai toujours voulu protéger ma famille, confie-t-elle, mais j’ai perdu ma mère le 26 mai 2002. » Celle-ci, âgée de 60 ans, est décédée après un long combat contre le myélome multiple. Le mois suivant, sa bonne amie, Rosemary Clooney, autre figure maternelle, mourait du cancer. Quatre jours plus tard, son mentor, le bassiste Ray Brown, s’éteignait dans son sommeil. Trois mois après, elle se séparait de son amoureux.

« J’en ai gardé une certitude : si on ne peut prévenir le malheur, on peut au moins choisir la manière d’y réagir. C’est ainsi que ma mère a toujours affronté sa maladie. »

C’est la tête haute et le regard lucide que Diana Krall a affronté la tragédie. Elle s’est mise au piano. The Girl in the Other Room délaisse son mélange habituel de ballades élégantes et de bossas-novas et propose une suite de chansons pop aux accents jazzy sur les thèmes de l’amour naissant, des traces laissées par le chagrin et le deuil, du retour au bercail. Sur ce disque, la voix toujours impeccable de Krall est écorchée par l’émotion.

L’album contient des reprises, aux accents plus contemporains que d’habitude : « Temptation », de Tom Waits, dont la chanteuse fait une version coquette et enjouée ; « Black Crow », de Joni Mitchell ; ou la bluesy « Stop This World », de Mose Allison. Mais 6 des 12 titres sont signés de sa plume. « Les gens vont sûrement dire : "Mais qu’est-ce qui lui a pris ?" » Ses compositions, tels des glaciers se heurtant avec fracas, portent tout le poids du malheur que peut supporter une chanson lente ; elles sont sexy et entraînantes comme ses airs de jazz les plus sensuels ; elles s’insinuent dans le paysage sonore comme les parfums subtils de Nanaimo soufflés par le vent d’automne sur le détroit de Georgie.

Impossible toutefois de s’attarder dans cette pièce trop mélancolique. Avançons un peu dans le couloir, jusqu’à une porte entrebâillée, à droite, d’où s’échappe un filet de lumière. Nous sommes sur l’île de Vancouver ; Diana Krall est au piano et travaille une mélodie. Elle a à l’annulaire un diamant de bon goût. Elvis Costello est au balcon, travaillant les paroles d’une autre chanson du nouvel album, « Abandoned Masquerade ».

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