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PRIX LITÉREAIRES RADIO-CANADA
Premier prix récit de voyage

KHAN GOLDEN PALACE LAHORE

Texte: TIHANA MAJCEN

J’ouvre les yeux. Les pales du ventilateur au plafond tournent lentement avec un bruissement d’insecte. Je n’ai pas bu beaucoup de cette mixture ramenée par Ben de la soirée « entre hommes » à laquelle Monsieur Khan lui avait recommandé d’aller. Pourtant, je me sens complètement engourdie… Ben, lui, dort à poings fermés. Je n’arrive pas à détacher mon regard de l’appareil. Il m’apaise et me remue, tout à la fois, il paraît se régler aux battements de mon cœur… Il doit être près de trois heures. Ben est rentré il y a peu de temps. Il s’est effondré sur le lit et a marmonné quelque chose au sujet du « green whisky », avant de sombrer dans le sommeil. Les lumières de la rue rendent grise et mouvante l’obscurité de la pièce. Il y a des ventilateurs-insectes au plafond de toutes les chambres d’hôtel asiatiques… Celui-ci se termine en une pointe acérée ; j’ai l’impression qu’il va nous tomber dessus, nous empaler, nous embrocher au lit, Ben et moi, et nous transformer en kebabs humains… Et enfin, je me rendors…

Nous sommes arrivés tant bien que mal à trouver une position confortable dans le lit pour nain anorexique où nous nous sommes échoués. Monsieur Khan nous a donné une chambre d’ermite, de la taille d’un placard moyen. Il ne restait plus de chambre double. Les murs en carton-pâte jadis verts, maintenant simplement sales, n’auguraient rien de bon. Nous servons certainement de distraction gratuite pour la clientèle et les employés. Une réputation de chauds lapins semble accolée aux Occidentaux. Déjà Ben, à la frontière indo-pakistanaise, s’était fait piquer sa bouteille de parfum et ses condoms par le douanier, figure légendaire de nos conversations ultérieures que nous avons appelé familièrement Sergent Dawood. Ce même douanier, alors, Sergent Dawood pour les intimes, avait aussi longuement questionné Ben sur les habitudes sexuelles des Occidentaux, s’il était facile de rencontrer des filles en France (il n’a pas demandé pour le Canada !) quand on est étranger, s’il était préférable de tout de suite passer aux choses sérieuses et de couronner le tout avec des fleurs, ou encore de commencer par le bouquet et d’ensuite se consacrer à des activités plus substantielles. Ben a traversé la frontière à quelques reprises et, à toutes les fois, Sergent Dawood lui a accordé les honneurs d’un interminable tête-à-tête. Je redemandais souvent à Ben de me relater leurs rencontres, il me jouait les deux rôles, celui du gringo épouvanté et celui du douanier en manque, il inventait toujours de nouveaux détails choquants, et nous riions comme des baleines à chaque coup.

Je suis couchée sur le dos, Ben par-dessus moi, visage contre mon épaule, doigts entre mes côtes. Ses omoplates luisent dans la lumière naissante qui coule de la fenêtre. Ma paume glisse le long de son dos et remonte, glisse et remonte, mue par une volonté qui lui est propre. Moi, je ne pense à rien. Les vapeurs du « green whisky » sont disparues, par chance. Le ventilateur tourne toujours. Soudain, violemment, à travers les barreaux, s’enfonce l’appel à la prière, surgi de la mosquée avoisinante. La voix nasillarde du muezzin, enregistrée sur un magné­tophone de piètre qualité, chante les versets du Coran avec une passion qui rend le médium encore plus risible. J’ai entendu des appels à la prière émouvants et profonds, auparavant, dans des mosquées-palais ornées de délicates céramiques bleues et de colonnes ­blanches élancées, aux cours agrémentées de fontaines ou d’arbres en fleurs. Ces chants sacrés ressemblaient à des poèmes langoureux, où le soleil enivrant et les corps prosternés se moulaient l’un à l’autre dans la blancheur du ciel de midi. Et là… Tandis que ma main s’égare, cet appel à la prière de pacotille emplit notre chambre, rythme chaque sursaut, applaudit chaque geste. Allah Akbar ! Allah est grand ! Cette même voix qui enjoint d’autres à la dévotion…

Nous n’avons aucune intention de sortir durant la journée. Il fait déjà trop chaud de toute façon, et une manifestation d’un parti d’obé­dience islamique est prévue dans le quartier. Nous avons de quoi ­survivre grâce à notre réserve d’eau, de pain, de bananes et, et ! de ­fraises. Oh oui, des fraises ! Le Pakistan produit des tonnes de fraises en avril, qui s’en serait douté ?

Ben sommeille, encore sous le coup de sa soirée. Ben, chevalier sans peur et sans reproche en kurta1 bleue, qui, pour me séduire, est allé me négocier une affiche de film dans un cinéma décrépit, affiche magnifique, il va sans dire, et qui concentre tout ce que le cinéma de « Lollywood »2 a de plus spectaculaire à offrir : le héros, couvert de sang, effondré devant une mosquée, brandissant un énorme cimeterre, trois demoiselles au regard tartiné de khôl, sans oublier le patibulaire barbu – le méchant de service – en uniforme galonné, rutilante Kalash au poing.

Hier matin, nous avons pris l’autobus pour Lahore, un trajet de six heures à partir d’Islamabad. Les voyageurs s’étaient entassés les uns sur les autres, quelques-uns plus courageux (ou plus pauvres en fait !) avaient opté pour le toit, entre les ballots de Dieu sait quelle marchandise. Le véhicule lui-même valait toutes les peines : un indéniable chef-d’œuvre à la carrosserie ornementée de fleurs, spirales, yeux bleus, paons, tigres, éléphants, formes féminines dansantes, jets d’eau, tout un paradis luxuriant qui tranchait avec la fatigue des passagers et le paysage poussiéreux.

Au cours de nos voyages dans la région, Ben et moi avons développé toutes sortes de théories fumeuses d’apparence qui, bizarrement, s’avéraient véridiques, notamment celle sur les chauffeurs d’autobus et de camions. En effet, il nous était possible de prévoir la vitesse de l’autobus et par conséquent la longueur du voyage en observant si le chauffeur avait une barbe ou une moustache. Un barbu est nécessairement un fou du volant, un moustachu n’est qu’un semi-fou. Celui assurant la liaison Islamabad-Lahore arborait une jungle pileuse effarante – gage de notre arrivée rapide à destination, mais aussi d’une peur constante de mourir pulvérisés dans un monstrueux sarcophage de tôle psychédélique.

Par la fenêtre défilaient des champs grisâtres, des briqueteries aux hautes cheminées, des villages tristes dont on avait peint les murs aux couleurs criardes de compagnies de boissons gazeuses américaines. Parfois on voyait des enfants déguenillés marcher sur le bord de la route en menant quelques buffles d’eau, ou encore des femmes aux vêtements roses, jaunes, verts, portant courageusement des seaux et des jarres. La campagne n’a rien de bucolique, ici.

Quitter Islamabad s’était avéré une décision facile. La capitale du Pakistan est à l’opposé du reste du pays. Peu de gens y vivent. Les quartiers sont séparés en rues à angle droit, les avenues sont larges, minutieusement entretenues, de nombreux arbres y poussent. Quant aux édifices gouvernementaux, tous construits récemment, ils me rappellent l’architecture massive de mon ancienne université à Québec. Les visiteurs étrangers qui restent à Islamabad se font une idée complètement distordue du Pakistan. Impossible pour eux d’imaginer le chaos qui palpite dans les autres villes ; ils se disent que c’est un bien étrange pays, qu’ils ne comprennent pas d’où vient cette réputation de troubles, quand la capitale est si rangée !

Le Pakistan se trouve d’ailleurs en ce moment en pleine période référendaire. Les affiches à l’effigie du Président abondent dans Islamabad. Il est parfois représenté en civil, souriant ingénument sous sa petite moustache, une guirlande de fleurs autour du cou, ou parfois en uniforme blanc immaculé, casquette sur la tête, fixant l’horizon d’un air indomptable. Un journaliste britannique racontera à Ben, le lendemain du référendum, qu’il est allé visiter un bureau de scrutin, et que le surveillant l’a courtoisement invité à participer au référendum lui aussi. Et le Britannique de montrer en riant la ligne bleue tracée sur son pouce, preuve qu’il a bien voté.

Avant de nous installer au Khan Golden Palace Lahore, Ben et moi avons assisté à la cérémonie du drapeau, à la frontière. (Le mythique Sergent Dawood ne traînait pas dans les parages !) Un spectacle digne de la Coupe du Monde de soccer ! Un gradé pakistanais, nous apercevant, les deux seuls Occidentaux, nous a tirés plus près des gran­des portes grillagées indiquant la frontière, moi du côté des gra­dins des femmes, Ben du côté de ceux des hommes. Et voilà, admirez ce qui va se passer, distingués invités ! Dans chaque camp, plusieurs centaines de personnes agitaient leurs drapeaux et scandaient le nom de leur pays, India ! India ! Pakistan ! Pakistan ! Pakistan ! Indiaaaaaaa ! Paaaaakisstaaaaaan ! Un mégaphone de notre côté s’est mis à diffuser un discours. Celui de l’ancien Président Jinnah ? De Pervez Musharraf ? D’un imam quelconque ? Ce n’était pas seulement un divertissement d’adultes ; autour de moi s’enlignaient des fillettes dans leurs plus beaux atours. Les gardes-frontières sont apparus, des chapeaux à aigrettes sur la tête, avec des bottes bien cirées qu’ils lançaient haut dans les airs, en marchant au pas cadencé durant une cinquantaine de mètres, sous les clameurs de la foule en délire. Un Indien et un Pakistanais ont ouvert leur grille respective, et se sont férocement serré la main, avant de se tourner vers le drapeau de leur pays. À gestes vigoureux, ils ont dénoué la corde, baissé le drapeau, chacun espérant être plus rapide, plus flamboyant que son adversaire. Les drapeaux ont été ramenés à la caserne au même pas cadencé, et les hurlements Pakistaaaan ! Indiaaaa ! ont continué jusqu’à la fin. En nous rendant à la route principale, des adolescents enthousiastes nous ont demandé dans un anglais approximatif : « How you like the show ? ». Great show indeed, guys !

Le temps s’étire mollement pour nous, son passage est seulement marqué par l’appel à la prière périodique. Nous dormons une bonne partie de la matinée, lisons les livres dont nous sommes incapables de nous séparer en voyage, en essayant de ne pas trop nous donner de coups de coude ou de genou. Pas de petit déjeuner fraises et champagne au Khan Golden Palace Lahore, mais bien fraises et eau. Ça satis­fait amplement ! Nous sombrons dans une torpeur béate. Les mouches ne volent plus, elles se sont posées, assommées, sur le mur. Le ventila­teur brasse des courants de chaleur plutôt qu’il ne nous rafraîchit. Même notre colocataire, le petit lézard argenté, d’ordinaire si vif et curieux, se terre quelque part dans la pénombre tiède sous le lit.

Ben décide à un moment de faire une exposition de photos sur mon abdomen, faute d’un meilleur cadre. Ainsi atterrit sur moi le visage de cuir de villageoises âgées, qu’elles tentent de dissimuler derrière leur foulard coloré, et du coup exposent leur main fragile aux veines et os saillants ; un petit garçon de 7 ou 8 ans fumant tranquillement une cigarette, assis sur le seuil de sa maison ; un Pakistanais albinos devant sa bijouterie ; un étranger au sourire niais, en veste beige multipoches s’essayant au tir à l’AK-47 dans une cour de Peshawar aux côtés du propriétaire hilare de l’armurerie (tirez de la Kalashnikov pour la modique somme de 500 rupees !) ; un charmeur de serpents qu’enserrent amoureusement plusieurs cobras ; Ben tenant à bout de bras un des reptiles, ce dernier moins que charmé. Il parle de ses photos avec un détachement mêlé de tendresse. Ses doigts s’attardent un peu plus sur certaines, et c’est comme s’il cherchait à retrouver sur le papier sec et glissant les sensations éprouvées lorsqu’il les a prises… La peur, la curiosité, l’admiration…

La bouteille dans laquelle Ben a apporté le « green whisky » est restée sur le sol. Ben tente de se rappeler de la composition du mélange ; cela n’a rien à voir avec le whisky en tout cas. Il énumère en comptant sur ses doigts tout ce qu’il existe de drogues naturelles, en plus du thé, bien sage. Il dit avoir pris quelques photos, mais comment saisir et immobiliser l’atmosphère de ces soirées, où les hommes jouent une musique hypnotique, chantent tout leur saoul, dansent même, entre eux, seulement entre eux (interdit aux femmes !), où le « green whisky » se boit avec une délectation malicieuse, où l’on devient frères par la fête et non par la guerre (ou avant la guerre…) ?

Blottis l’un contre l’autre, réfugiés dans un monde parallèle, nous sommes les témoins invisibles et indiscrets des bouleversements à l’extérieur. Nous écoutons, attentifs… Les klaxons des voitures s’intensifient, des cris retentissent. Les manifestants devraient être en train de défi­ler dans les rues avoisinantes. Des voix gutturales hurlent en chœur des slogans. De nouveaux klaxons insistent, et puis des sirènes, des pneus qui crissent, du métal qui s’écrase contre d’autre métal dans un bruit qui déchire les tympans, des dizaines de pieds qui frottent l’asphalte de leurs souliers aux minces semelles, de la vitre qui se brise, de la musique traditionnelle assénée par des systèmes de son poussés à l’extrême, le claquement de quelques mitraillettes, et toujours plus fort, des cris et des appels, excités, colériques.

Blottis l’un contre l’autre, entre les quatre murs pelés de notre chambre-placard, nous ne bougeons pas, ne parlons pas… Nous attendons que la vague passe…

Monsieur Nawaz Khan, le propriétaire de l’hôtel, nous jette un re­gard inexpressif quand nous débarquons dans le lobby. Sa carcasse éléphantesque est écrasée contre le mur, sa tête semble enfoncée entre ses épaules rondouillardes comme dans de gloutons sables mouvants. Il prend la clé de la chambre d’un geste infiniment lent. Je lui demande de ma voix la plus suave comment il se porte. Un long soupir s’exhale de ses lèvres bleuies et humides.

– I don’t feel verrry well physically, mentally and spirrritually today, Miss… Maybe tomorrrow, eh ? Maybe tomorrrow…

Il porte à sa bouche une épaisse cigarette en papier jaunâtre et en aspire goulûment une bouffée. Monsieur Khan sent l’after-shave et le haschich, la sueur et l’antiphlogistine, surtout le haschich en fait. Il ne va jamais bien, ses cheveux teints en roux, comme ceux de tout Pakistanais coquet, sont toujours gonflés sur son crâne sphérique, et il se roule un joint plusieurs fois par jour.

– Maybe tomorrrow, eh ?

Il répète sa phrase, signe pour nous de partir. Ahmad, son homme à tout faire, regarde placidement le match de cricket Inde-Angleterre à la télévision, un balai posé entre les jambes.

Dans la rue règnent les restes du désordre de la journée : banderoles, bouteilles de plastique, vitre cassée, chaussures orphelines, deux carcasses brûlées de tuk-tuk3, bâtons, tracts déchirés, sacs-poubelles, fruits écrasés. Un employé en bleu de travail ramasse les dé­tri­tus un à un, sans se presser. Un camion bariolé passe à quelques centimètres de nous en toussant et ahanant. Les gens marchent dans tous les sens, sans but, masse compacte, grouillante, imperturbable. L’appel à la prière retentit de la mosquée. Allah Akbar ! Allah Akbar ! Et tandis que nous nous fondons dans la foule, je sens les doigts de Ben me frôler doucement les reins.

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Née en 1975 à Québec de parents originaires de Croatie, Tihana Majcen a un pied-à-terre à Montréal et un domicile dans sa valise.

* Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu des textes.

 


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