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Du haut d’une suite haut de gamme des Spring Towers Lofts, il est difficile de différencier l’avenir de L.A. de son passé. En face de l’immeuble à logements rénové où nous sommes se trouve la Bourse de Los Angeles, auparavant le point d’ancrage de la rue South Spring, au cœur de l’ancien quartier financier de la ville. Au loin, au sud-est, s’étend le quartier de la mode et Santee Alley, où des centaines de kiosques offrent des imitations à 5 $ de lunettes soleil griffées et des vestes de cuir Kenneth Cole à prix d’écoulement. Quelques rues plus loin, c’est Broadway, jadis la rue la plus remarquable et la plus étonnante de la ville, qui coupe maintenant en deux le quartier des bijoutiers, un secteur renommé pour ses innombrables bijouteries de pacotille et ses magasins de chaussures à rabais.

Et c’est précisément du caractère ancien du vieux centre-ville que L.A. semble vouloir s’éloigner. Les complexes qu’on a construits, du Staples Center au Walt Disney Concert Hall, parviennent à attirer pour quelques heures les gens au centre-ville, mais sitôt que les Lakers quittent la place ou que la dernière note de Paganini s’éteint, on ne peut les retenir. Même l’élégant Standard vit dans sa petite bulle ; comme bien d’autres lieux de prédilection du grand Los Angeles, il n’entretient que des relations fugaces avec son milieu. À Los Angeles, tout est une destination et pour y aller, il vous faut une voiture. Cela donne à la ville un caractère qui la distingue des autres : elle regorge de secrets bien gardés.

L’exception est le quartier délabré qui comprend le noyau historique de la ville. La nuit, tout est terne. C’est le jour qu’on peut saisir le potentiel de ce quartier, capable d’éclip­ser le rutilant et moderne centre-ville autour duquel on fait tant de publicité.

Ce passé se situe en fait à peu près entre la rue Hill à l’ouest et Alameda à l’est, de la 1re Rue jusqu’au boulevard Pico, au sud. Ici, tout le monde est à pied et, bien que nous soyons seulement à quelques coins de rue de l’hôtel Standard, une grande activité anime ces vieilles rues. Broadway, bondée de monde la fin de semaine, ressemble à un bazar turc : une infinie procession de petites boutiques de vêtements et d’orfèvrerie dont les propriétaires, sur le pas de leur échoppe, vous invitent à entrer. Tout autour, l’architecture rappelle la glorieuse adolescence de la ville. Le Bradbury Building, avec son intérieur d’acier et de bois parfaitement conservé, sert à la fois d’édifice à bureaux et de musée. Les splendides salles de cinéma telles que le Los Angeles Theater étaient naguère le centre d’attention de cette rue ; encore aujourd’hui, leur beauté est indiscutable. En dépit du fait que de nombreux bâtiments autrefois dignes d’admiration tombent maintenant en ruines, la grâce même de Broadway demeure intacte derrière ses façades, comme une vieille matrone qui a su garder toute sa dignité malgré des revers de fortune.

En déambulant dans ce décor qui s’effrite, je m’imagine la vieille Los Angeles des années 1940, celle des romans de Raymond Chandler et des films noirs, où les hommes portent un chapeau mou et boivent leur whisky sec et les fem­mes dansent lentement, perchées sur leurs talons aiguilles. On retrouve des archives de cette époque dans les bistrots qui ont survécu à l’exode déclenché par la construction des autoroutes, comme la très kitsch Clifton’s Cafeteria, ou le Cole’s, établi dès 1908, qui se targue d’avoir été le premier restaurant à Los Angeles. On peut toujours y commander la spécialité de Los Angeles, le French dip sandwich à 5 $. Les murs sont ornés de photographies qui rappellent la transformation du centre-ville de L.A., de la petite ville au grand centre urbain, puis son déclin.

Mais ce que ces archives d’amateurs ne montrent pas, c’est la fierté de la présence américano-mexicaine dans le quartier. Le long de la 5e Rue, entre Spring et Broadway, nous nous arrêtons devant le Del Real Taco, où on a réussi à caser, dans un espace à peine capable de contenir quelques tables, un groupe de vrais mariachis qui donne un concert impromptu, non pas pour les touristes, mais pour les résidants. La musique latine se déverse de plusieurs boutiques dans la rue. Les vendeurs de fruits frais offrent leurs tranches d’ananas à côté de leur charrette garée sur le trottoir. Les gens sont petits, leur corps n’est pas sculpté par Jake ; dans certains ma­ga­sins, on a rembourré le postérieur des mannequins afin d’attirer une clientèle qui apprécie les corps bien en chair. Du haut de mon mètre soixante-dix-huit, je les dépasse tous.

On dirait le Mexique, mais il n’en est rien. Dans le quartier des jouets (la nuit, près de l’épicentre de Tent City), ma copine s’enquiert du prix de quelques articles bon marché que nous aime­rions offrir à nos nièces : « Quanta costa ? de­man­de-t-elle en les désignant du doigt.

– Four dollars, répond le vendeur. D’accord. Ici, on parle anglais.

– Combien pour deux ?

– Quatre dollars… quatre dollars, dit-il, un sourire naissant sur son visage. Huit dollars. » Après avoir payé, nous sortons par l’arrière et nous nous retrouvons au milieu d’un tableau encore plus extraordinaire. Nous sommes au carrefour de plusieurs ruelles, et la place bondée de monde est à mi-chemin entre le marché aux puces et le festival. La musique joue à tue-tête, des rires fusent. Autour de nous, les gens mangent des hot-dogs à la saucisse enroulée dans du bacon, grillés en plein air et fourrés d’oignons et de piments. C’est une entreprise commerciale ; c’est la fête. Et nous en faisons partie. C’est une découverte que nous n’aurions jamais faite si nous avions parcouru les rues de West Hollywood en voiture. Et pour la première fois, je suis d’accord avec Randy Newman lorsqu’il chante : « J’adore L.A. ». Mais ma L.A. à moi est bien différente de celle de la chanson.

La nuit tombant peu à peu, nous retournons au Standard. À notre arrivée, l’actrice Juliana Margulies sort en coup de vent de l’hôtel et monte dans la limousine qui l’attend. Nous grimpons les escaliers jusqu’au très achalandé bar de la piscine pour digérer notre journée. Un DJ fait tourner des disques, un film est projeté sur l’immeuble d’en face. Du beau monde, assis sur les sofas, discute de jolies choses. Je pense encore à l’exposition de Sam Durant au MOCA, mais d’une façon que l’artiste n’avait pas prévue. Ayant trouvé dans une Los Angeles décadente une beauté à laquelle je ne m’attendais pas, je ne peux que regarder d’un autre œil ses Abandoned Houses.

L’art imite la vie, dans l’ombre de Hollywood. Tout se tient. Souriant, je me glisse jusqu’au bar pour commander un whisky. Sec.

 


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