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LA FACE CACHÉE DE L.A.
Texte: GUY SADDY
Une file d’attente accueille notre arrivée en taxi devant l’hôtel Standard du centre-ville de Los Angeles. Ces gens-là ne font pas la file pour entrer dans la boîte de nuit de l’hôtel ou dans une salle de congrès, mais dans l’hôtel lui-même. Et quelle file ! Des corps fermes, améliorés à grands frais, serrés les uns contre les autres dans des vêtements si décontractés qu’on applaudirait leur nonchalance si elle ne manquait pas tant de naturel.
Victor, notre chauffeur, stoppe le taxi devant le préposé au stationnement. « Alors, où est-ce qu’on peut sortir un vendredi soir ? » lui demandé-je en réglant le prix de la course.
« Regardez autour de vous, me répond Victor, l’air incrédule, en m’indiquant d’un mouvement de la main l’entrée de l’hôtel. Il n’y a pas mieux qu’ici ! »
En effet. Ma copine et moi, nous nous faufilons dans la file d’attente et traversons un hall où jeunesse et beauté se côtoient, avachies un peu partout sur les sofas violets à niveaux multiples créés par le célèbre dessinateur de meubles Vladimir Kagan. Un DJ fait tourner une musique bruyante, tandis que deux femmes bien en poitrine jouent au billard – tout ça ressemble bien plus à une discothèque qu’à l’entrée d’un hôtel de classe. C’est comme un tableau, un tableau coté A, qui répand ses bulles sur l’ordinaire comme une bouteille de champagne bien secouée. Un agent de sécurité garde l’accès à l’escalier roulant qui conduit à un autre tableau, réservé aux hôtes de marque.
« C’est une réception de fin de tournage », explique l’agent. Il fait une pause. « Pour un film », ajoute-t-il en prime. Bienvenue dans le monde de Los Angeles ou, plus précisément, au centre-ville de L.A.
Situé à l’intérieur des terres, à peu près à mi-chemin entre Beverly Hills et East L.A., le centre-ville est le lieu où, historiquement, est née la ville moderne de Los Angeles. Ce pedigree n’a cependant pas empêché sa chute. Longtemps négligé, voisin des quartiers durs, il a été qualifié pendant des années d’aménagement pensé « après coup ». Comme tout ce faste doit paraître incongru aux Angelenos qui, connaissant bien le coin, savent qu’on fait tout pour l’éviter ! Pourtant, cette nouvelle tendance qui fait enfin du centre-ville de L.A., boudé pendant si longtemps, une destination à la mode pourrait bien être réelle.
On voit partout des signes de cette renaissance. Ici, on a récemment construit la cathédrale de Notre-Dame-des-Anges, où tous les sièges sont pris le dimanche. Là, on propose les restaurants chics et à la mode comme le Cicada, le Zucca, le Water Grill et le Ciudad. Plus loin, c’est la salle de concert Walt Disney dessinée par Frank Gehry, qui va ouvrir l’automne prochain : une superbe structure au relief rebondissant comme une sculpture en inox de Brancusi, qui domine Grand Avenue. Ajoutez à ce mélange le Geffen Contemporary (retravaillé également par Gehry), le Japanese American National Museum et, bien sûr, un deuxième hôtel Standard ultra-branché. On peut vraiment parler de résurrection.
Le lendemain, après le petit-déjeuner, nous nous mettons en route. Notre tournée débute par le Museum of Contemporary Art (MOCA), qui compte dans sa collection permanente une pléiade d’artistes, de Franz Kline à Mark Rothko. Lors de la visite des expos temporaires, je suis saisi par les œuvres de Sam Durant, particulièrement Abandoned Houses, ses sculptures-maquettes de maisons Case Study, résidences de style moderne construites autour de L.A. de 1945 à 1966. Durant a couvert ses répliques miniatures de graffitis à l’aérosol et les a carbonisées pour faire de ces emblèmes de la ville des ruines agonisantes. Derrière l’ironie, la vision de l’artiste est poignante, presque apocalyptique.
Après la visite au MOCA, nous allons marcher dans le quartier chinois et nous arpentons les deux principales allées de promenade, Chung King Road et Gin Ling Way, où les boutiques poussent comme des champignons, abritant couture d’avant-garde et galeries-boutiques éclectiques. Alors que le soleil s’approche de l’horizon, le propriétaire de la boutique Shop Chuey, David Keeps, nous ramène au Standard par l’itinéraire panoramique. Nous longeons la rue Olvera, bondée toute la journée avec ses restaurants pleins à craquer et ses boutiques où l’on trouve toute une variété d’objets. Nous pénétrons ensuite dans le quartier des arts, un quartier dominé par des studios et des entrepôts convertis occupés par des célébrités, de l’acteur Jason Lee à l’artiste Lili Lakich, dont les œuvres au néon peuvent se vendre jusqu’à 170 000 $ pièce. Aux limites sud-ouest du centre-ville, nous roulons devant l’Original Pantry Café, une institution sans prétention de Los Angeles depuis 1924 à l’entrée de laquelle des gens font la queue. Rue Hill, nous passons devant une structure incroyablement ornée, mi-temple mexicain antique, mi-désastre de l’Art déco. « Ça, dit Keeps, c’est The Mayan. » Abritant jadis un proche parent du théâtre chinois de Grauman, l’endroit est devenu la discothèque des discothèques.
Pendant que le crépuscule cède la place à la nuit, notre guide change de vitesse. Nous constatons alors que les rues où nous nous étions promenés plus tôt ont subi une transformation inquiétante. Des toilettes portatives s’alignent sur les trottoirs, à côté de tentes et d’abris de fortune.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ? demandé-je.
– C’est Tent City, me répond Keeps. La nuit, quand les magasins et la plupart des restaurants sont fermés, le quartier revient aux centaines de sans-abri qui vivent au centre-ville.
– Mon Dieu, murmuré-je. Il n’y a rien à ajouter. L’ampleur du désespoir prend une tournure épique.
– Deux ou trois coins de rue plus loin, continue Keeps, c’est comme dans Blade Runner. »
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