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Après un film qui nous a emballé, notre désir immédiat est de le revoir : plus-gros-plus-vite-plus-fort. En réalité, ce dont on meurt d’envie, c’est de se retrouver dans l’action : de sauter d’un avion, de capturer des méchants. Le divertissement populaire fait naître cette tension intérieure : nous éprouvons le désir d’imiter les exploits de nos héros, ce qui est en fait un désir de transcender la masse en faisant reconnaître notre potentiel unique de célébrité. Les parcs d’attractions thématiques et les hôtels tentent de donner un exutoire à cette tension. Des attractions comme le jeu vidéo interactif des Hommes en noir, qui vous emporte dans une course effrénée avec affrontement armé contre des extraterrestres grandeur nature, atteignent l’équilibre parfait : vous êtes la vedette de votre propre film, tout en partageant le même programme préemballé que la foule anonyme.
En ce qui concerne l’emballage générique, mon passage à Orlando comportait une visite aux Trans Continental Companies, qui ont lancé les Backstreet Boys et *NSYNC, deux des groupes les plus rentables de la dernière décennie. Lou Pearlman, ancien propriétaire d’une compagnie de location d’avions, est l’ingénieur du succès de ces deux groupes, qui ne font toutefois plus partie de l’écurie de l’enteprise depuis la célèbre série de procès. Mais Pearlman ne s’est pas laissé démonter et continue de débiter le genre de formule stéréotypée tout juste assez simple et discordante pour nous en mettre plein la vue et nous faire nous exclamer : « Hé, je pourrais le faire moi aussi ! »
Le nouvel espoir de Trans Continental repose sur un groupe de jeunes chanteurs, Natural, qui ne porte d’ailleurs pas très bien son nom. Comme les jeunes jouent eux-mêmes des instruments, contrairement à leurs prédécesseurs qui chantaient sur des pistes préenregistrées, c’est avec enthousiasme que Pearlman annonce : « Nous sommes en train de remettre le mot band dans l’expression boy band. » J’observe les membres de Natural en pleine répétition générale. Au signal, les garçons, méticuleusement dirigés, chantent leurs chansons d’amour avec autant de passion qu’un professeur du Minnesota lorsqu’il me décrivait l’Incroyable Hulk, ces montagnes russes géantes du Islands of Adventure.
Pendant que les Natural continuent de jouer, je remarque que chaque chanteur est à la fois pareil et différent. Les chansons sont aussi les mêmes tout en ne l’étant pas. (Chacune regorge d’accords luxuriants et calculés afin d’élever au maximum le niveau de désir, quel qu’il soit, dans l’auditoire cible.) Et c’est à ce moment précis que je réalise que cette nouvelle génération de vedettes pop est constituée de jeunes qui ont grandi dans l’univers des parcs thématiques, et qu’ils sont incapables de faire autre chose qu’exprimer le cliché de l’individualité qu’on leur impose depuis l’âge le plus tendre. Ils veulent être vrais mais, comme nous, ils sont plongés jusqu’au cou dans la culture collective du divertissement et n’ont aucune notion de ce que c’est que de vivre une « vraie » expérience.
En jouant les pushers auprès des accros du divertissement que nous sommes devenus, les impresarios scient en quelque sorte la branche sur laquelle ils sont perchés. Il est de plus en plus difficile de nous contenter, car le divertissement est présent dans chaque facette de notre existence. L’industrie du divertissement nous promet sans cesse la célébrité mais ne nous en offre que des fac-similés momentanés, plus ridicules les uns que les autres : un séjour au Hard Rock Hotel, une séance d’affrontement au jeu vidéo des Hommes en noir, une soirée en compagnie d’un jeune chanteur fraîchement sorti de la chaîne de montage de son modèle. Ces adolescentes qui font des pieds et des mains pour avoir droit à un regard des Natural (les chanceuses !) à leur sortie par la porte arrière ont l’impression que la célébrité (version générale et préemballée) est juste là, à portée de main… Et tant qu’elles en seront convaincues, elles en voudront encore et encore, essayant de trouver le bateau qui pourra les conduire cette fois vers leur propre Island of Adventure.
Longtemps après que le frisson fut passé et que nos visages eurent brûlé du désir de toucher la grandeur de la célébrité, les passions implantées continuent à s’infiltrer dans la peau et dans la tête. C’est là qu’elles se tapissent, nous laissant insatisfaits et brûlants d’impatience.
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