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LES MAÎTRES DE LA POPOSPHÈRE
Textes: SIMON HOUPT
Certains soirs, l’air de Los Angeles est dense et doux. L’an dernier, le 24 mars, un parfum de jacinthes flottait sous la tente érigée dans Melrose Avenue à l’occasion de la fête annuelle des Oscars offerte par Vanity Fair – lieu de rendez-vous de la royauté américaine au teint sublime, aux diamants d’emprunt, avide de gros plans.
Sidney Poitier et Denzel Washington se donnaient l’accolade. L’actrice Selma Blair trônait aux côtés du légendaire producteur Robert Evans. Les gros bonnets du cinéma et des médias internationaux lorgnaient Renée Zellweger. À voix basse, Oprah motivait Gwyneth.
Tels de loyaux sujets lors d’un mariage mafieux, les plus grands noms du box-office étaient venus présenter leurs hommages à la vedette de l’heure, le Canadien Graydon Carter, rédacteur en chef de Vanity Fair. Depuis 1992, sous sa direction, Vanity Fair est devenu un pilier de l’industrie, un incontournable guide d’opinion en matière de spectacles, de mode et de lectures.
Loin du brouhaha, dans les bureaux de Us Weekly à Manhattan, les directeurs de la section photographique dépouillaient les milliers de clichés que leur transmettaient des paparazzi depuis L.A. Sous l’œil de la Canadienne Bonnie Fuller, une équipe dépenaillée de journalistes et de rédacteurs passerait la nuit à élaborer des photo-reportages tape-à-l’œil pour une édition spéciale sur les Oscars.
Les proprios, bien résolus à éponger les déficits accumulés depuis que Us était devenu un hebdomadaire deux ans auparavant, avaient nommé Fuller rédactrice en chef de la revue moins d’un mois plus tôt. Sa solution ? Donner aux lecteurs ce qu’ils veulent : l’envers de la vie des vedettes, afin de ternir les reluisantes images conçues par d’autres médias (notamment, Vanity Fair). L’édition des Oscars affirmerait que Selma Blair ne s’était pas lavé les cheveux ce jour-là et que, dans les toilettes des hommes, Paul McCartney avait sifflé sa chanson en nomination, Vanilla Sky. Le message de Fuller aux lecteurs de Us est le suivant : derrière leur fortune, leur célébrité et leurs privilèges, « Les vedettes ce sont des gens comme nous ». Elle leur vend le rêve du réel.
À bien des égards, Vanity Fair et Us Weekly sont aux antipodes. Le premier représente l’étalon-or du journalisme mondain en douceur, un camouflage destiné à attirer les lecteurs vers un mensuel d’intérêt général soigneusement conçu et des articles intelligents sur la politique, les questions internationales, les scandales du milieu des affaires et de la haute société. L’autre revue aborde sans restrictions l’univers des stars. Sa mission est le divertissement pur et dur.
Les directeurs de ces revues sont tout aussi antinomiques. Graydon Carter est un initié accompli, un homme du monde parti de rien ; Bonnie Fuller est une maman de banlieue qui se flatte d’être une profane. Tandis qu’ils poussent les revues – un médium qui semblait en voie de disparition – dans deux voies différentes, Carter et Fuller sont des vedettes à part entière. Ils contribuent chacun à leur façon à définir nos goûts en matière de divertissement.
« Ici, aux États-Unis, les vedettes de la télé, du cinéma et du rock sont notre famille royale », expliquait Fuller lors de son passage au Charlie Rose Show l’an passé. « Les stars m’obsèdent sans doute autant, personnellement et professionnellement, qu’elles obsèdent mes lecteurs. »
On aura beau mépriser les photos peu flatteuses de Us, l’omniprésence des points d’exclamation ou les gros plans vulgaires de la bague de fiançailles de Reese Witherspoon, pour ce qui est de faire mousser les ventes, Fuller est géniale. En s’inspirant des pages de revues britanniques telles que Heat, Hello! et OK!, où l’on concocte des pages couvertures scabreuses avant même de commander les articles, Fuller rédige ses manchettes avec une précision lapidaire.
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