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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Premier prix
Nouvelle

LIBRAIRIE DE LA PLACE   (p. 2 de 3)


1   |   2   |   3   |   MAI '04


– Septième étage », indiqua la chef de rayon après avoir consulté le répertoire des employés, et nous la suivîmes en direction de l’ascenseur. Nous étions plus d’une dizaine maintenant à nous presser les uns derrière les autres : moi, ma jeune vendeuse, Emma, la caissière, et puis la chef de rayon, et l’employée des fournitures de bureau bras dessus dessous avec celui des DVD, même des clients s’étaient joints à nous, flairant l’aubaine. « L’adjoint est un homme sévère », m’informa ma jeune vendeuse. Elle m’avait pris par le bras et n’avait pas l’intention de me laisser filer ; après tout, c’était à elle que je m’étais adressé en premier, fit-elle remarquer à la chef de rayon, qui finit par en convenir. « Un homme de l’ancien temps, ce Camus », poursuivit-elle à mon intention. « Des sourcils en accent circonflexe », notai-je en apercevant l’adjoint qui nous ouvrait toute grande la porte de son bureau.

« Qu’est-ce qu’un accent circonflexe  ? » murmura ma vendeuse à mon oreille. J’en fus tout remué ; j’allais l’inviter à prendre un verre lorsque la chef de rayon me fit signe de me taire. « Si vous êtes là pour une augmentation, vous frappez à la mauvaise porte, déclarait l’adjoint. C’est le directeur qui s’occupe de ça, et il est en voyage ! – Monsieur cherche un livre », se hâta d’expliquer la chef de rayon après s’être éclairci la voix. C’était la première fois qu’elle montait si haut dans la hiérarchie et elle en était passablement intimidée. Montaigne, que rien n’intimidait, ajouta que c’était pour me réchauffer ; ma jeune vendeuse lui jeta un regard courroucé.

« Un livre  ? Nous en avions autrefois ! s’exclama l’adjoint. Même que j’en ai trouvé toute une caisse, il y a quelques années. Elle traînait dans un coin sans que personne sache de quoi il s’agissait. J’ai pris sur moi de l’offrir au président, le père du directeur actuel. Chacun sait à quel point il était féru de curiosités. Peut-être l’a-t-il léguée à son fils… Allons lui demander », conclut-il d’un ton plein d’allant. « Neuvième étage », dit la chef de rayon.

« Le directeur n’est-il pas en voyage  ? » rappela quelqu’un, ce sur quoi l’adjoint déclara qu’il lui revenait maintenant que le directeur avait annulé tous ses déplacements, « la situation internationale, tous ces attentats, vous comprenez… Je suis néanmoins persuadé qu’il sera très heureux de rencontrer monsieur, monsieur  ? s’enquit-il. – Pessoa, lui dis-je. – Il y a longtemps que vous vous intéressez aux livres, monsieur Pessoa  ?

– C’est pour se réchauffer », glissa ma jeune vendeuse, bien résolue à ne laisser personne lui voler la vedette. « Elle a raison », affirmai-je à mon tour. Impressionné, l’adjoint s’effaça pour la laisser passer, ce qu’elle fit avec aisance, mais à peine étions-nous sortis de l’ascenseur que la secrétaire de direction se ruait sur nous. J’aurais, pour ma part, rebroussé chemin bien volontiers, toutes ces allées et venues ayant fini par me donner soif, mais l’un comme l’autre me poussaient au premier rang et je dus informer moi-même la secrétaire du motif de notre visite. « Un livre  ? rugit-elle. Qu’est-ce que c’est que ça encore  ? – C’est grand comme rien, mais ça vous fait chaud au cœur », lança ma jeune vendeuse. « Ça ne serait pas plutôt une façon déguisée de quêter une augmentation  ? » répliqua la secrétaire d’un air suspicieux.


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