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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de s’associer aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français. Nous vous présentons les nouvelles et poèmes primés dans nos prochains numéros : bonne lecture !

Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.



Premier prix
Nouvelle

LIBRAIRIE DE LA PLACE

Texte : NICOLE FILION


1   |   2   |   3   |   MAI '04


Librairie de la Place, était-il écrit au-dessus de la porte. J’y suis entré pour me réchauffer. Il y avait là des chandeliers, des bougies, des lampes, différentes pièces de vaisselle : verres, tasses, coquetiers, des machins-trucs pour coller sur la porte du réfrigérateur, des signets, des épinglettes, du papier à lettres, ça s’étendait à perte de vue. « Une grande surface », me suis-je dit. Je n’en avais jamais vu. Les clients s’y bousculaient de façon indescriptible, les vendeuses étaient débordées, à l’exception d’une, une toute jeune fille qui semblait ne pas savoir où se mettre et qui me sourit lorsque je l’approchai.

« Est-ce que je peux vous aider  ? » me demanda-t-elle. « Vous pourriez peut-être me conseiller, je cherche un livre, ai-je répondu ; quelque chose qui me réchaufferait, il fait si froid », ajoutai-je comme pour moi-même. « Un livre  ? » répéta-t-elle, l’air surpris.« Un livre, acquiesçai-je ; un essai ou un roman. À moins que vous n’ayez de la poésie… J’aime bien la poésie. – Je ne vois pas trop ce que vous voulez dire, me dit-elle ; vous avez fait le tour  ?

Chaque section est clairement identifiée. Nous sommes ici dans la section Littérature : calendriers, cartes d’appel, articles pour fumeurs. Dans la section Sociologie, vous avez des… – Mais je ne vois pas de livres, l’interrompis-je. – À vrai dire, je ne crois pas en avoir jamais vu. Je peux m’informer, si vous voulez », proposa-t-elle devant mon air dépité, et sans plus attendre elle se dirigea vers une dame d’un certain âge qui se tenait debout derrière la caisse, la chef de rayon, sans doute, à voir la façon dont elle dominait son parterre de jeunes et jolies vendeuses.

« Un livre  ? » interrogea la dame à son tour. « C’est pour se réchauffer », précisa ma vendeuse. « Se réchauffer  ? Non, vraiment, je ne vois pas ; dans la section Histoire, peut-être… – J’y vais  ? » offrit une troisième employée qui, sur un signe affirmatif de sa supérieure, gagna la section Histoire pour en revenir presque aussitôt, « bredouille », fit-elle avec un sourire désolé à mon intention. « Il doit vouloir parler de la dernière génération d’interfaces multisensorielles, j’ai entendu quelque chose à propos de ça, y a pas longtemps », intervint un commis occupé à regarnir une étagère de DVD placée sous la rubrique Langues.

« Qui vous parle d’interfaces  ? Je cherche un livre », ripostai-je, vexé. « Pour vous réchauffer », répétait la chef de rayon au comble de la perplexité. « Et si c’était avec les fournitures de bureau  ? » lança quelqu’un, et tous, y compris la chef de rayon et le commis des DVD, m’entraînèrent parmi les fournitures de bureau où nous trouvâmes brocheuses, agrafes, trombones, punaises et tapis de souris, mais pas le moindre livre. « C’est fait comment  ? » s’enquit la commis des fournitures de bureau. « Euh… Grand comme ça, à peu près ! Ou comme ça ! » lui dis-je, joignant le geste à la parole. « En fait, ce que je voudrais, c’est un format de poche d’une centaine de pages », annonçai-je à la ronde.

« Qu’est-ce qu’une page  ? » chuchota la chef de rayon à l’oreille de la commis des fournitures de bureau, laquelle haussa les épaules pour signifier son ignorance. « Allons voir Montaigne », décida-t-elle enfin. « Qu’est-ce qu’il connaît là-dedans, Montaigne  ? » grogna le commis des DVD, mais personne ne se donna la peine de lui répondre. « Petit train va loin », professa sentencieusement le représentant de la section Théâtre en nous voyant passer à la queue leu leu, et il nous emboîta le pas. Nous traversâmes rayon sur rayon, à commencer par celui d’informatique dans lequel de jeunes vendeurs à la mine suffisante tenaient le haut du pavé face à d’éventuels acheteurs qui osaient à peine poser une question tellement ils craignaient se faire rabrouer. Nous parvînmes enfin dans celui où sévissait le fameux Montaigne, « un monument de l’époque des CD-Rom », m’expliqua ma jeune vendeuse.

« Attendez que j’me rappelle », dit ce dernier lorsqu’on l’eut mis au courant, et il se mit à réfléchir, il réfléchissait, réfléchissait, et nous étions tous là, à le regarder réfléchir, on aurait entendu une mouche voler. Ce n’est qu’après une dizaine de minutes qu’il sortit de son mutisme pour déclarer solennellement et en pesant bien ses mots : « Le seul que j’connais qui puisse nous aider, c’est Camus, l’adjoint au directeur.

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