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L'OASIS AMÉRICAINE
Phoenix fait peau neuve ; un design architectural audacieux et moderne y témoigne dun ingénieux rapport au désert.
Texte : AMANDA ROSS
1 | 2 | 3 | MAI '04
« On a des parcomètres plus vieux que la ville de Phoenix ! » Cest par ces mots que le maire de Philadelphie aurait réagi à lannonce que la population de la capitale de lArizona allait bientôt surpasser celle de sa ville. Cest du moins ce que raconte Charlie, le chauffeur de laéroport qui nous conduit dans ce qui est aujourdhui la cinquième plus grande ville des États-Unis. Je peux comprendre le dépit du maire. Phoenix nest-il pas lendroit où nos grands-parents allaient jouer au golf ? Une sorte de paradis gériatrique, semé de centres commerciaux et peuplé de dames aux cheveux bleutés et de messieurs entichés de tartan ? En effet. Mais, depuis quelque temps, Phoenix se démarque aussi par son architecture audacieuse et moderne, parfaitement adaptée au désert. Si on y ajoute le chic urbain en pleine émergence et un style de vie propre à la région, on constate que Phoenix a fait peau neuve.
Lhistoire nous rattrape quand, à bord de notre décapotable louée, mon mari et moi arrivons à la porte de lArizona Biltmore Resort & Spa, cet hôtel de luxe construit daprès les idées de Frank Lloyd Wright vers 1929. Père autoproclamé de larchitecture moderne, Wright considérait le désert de Phoenix comme une toile vierge sur laquelle exprimer sa créativité. En 1937, il a même ouvert une école darchitecture, Taliesin West, au pied des monts McDowell, près de Scottsdale. Quand on songe que, avant linvention de la climatisation au milieu des années 1940, Phoenix était inhabitable presque à longueur dannée, ce chalet au milieu du désert où Wright venait passer lhiver avec ses élèves semble encore plus original. Près de 75 ans plus tard, lendroit est toujours une pépinière fertile pour jeunes adeptes de larchitecture organique, occupés à dessiner le paysage bâti de Phoenix.
Il ny a pas deux hôtels comme le Biltmore. Cette grande dame de lhôtellerie est faite de 250 000 blocs de béton fabriqués sur mesure, empilés sur une hauteur de 4 étages. La caractéristique de Wright a toujours été de chercher lharmonie avec le paysage environnant, et le Biltmore ne fait pas exception : la toile de fond montagneuse me cloue sur place.
On vous le dira, la volonté de lex-maire Terry Goddard dinvestir dans linfrastructure municipale a permis de construire une bibliothèque, un centre des sciences, un musée dart et un palais de justice ultramodernes. Ron McCoy, directeur de lécole darchitecture à luniversité dÉtat de lArizona, explique que « tout à coup, des groupes darchitectes nous sont arrivés du monde entier pour voir cette nouvelle génération dimmeubles ». Il ajoute : « Selon litinéraire emprunté, le contemporain peut vous échapper complètement, ou être partout où vous poserez les yeux. » Heureusement, les pièces maîtresses de larchitecture municipale sont toutes bien visibles dans le centre-ville plutôt circonscrit de Phoenix.
Nous allons dabord à la bibliothèque Burton Barr, dont larchitecte, Will Bruder, natif de Phoenix, a récemment été encensé dans les pages du New York Times. Aussitôt entrée, je comprends pourquoi. La bibliothèque est un miroir fidèle du désert dans sa prodigieuse simplicité et ses intenses jeux de lumière. « Ce nest pas une simple question de fonctionnalité, cest aussi de la poésie », me dira Bruder par la suite. Limmeuble est une mesa de cuivre aux courbes arrondies, fracturée par un canyon en acier inoxydable. Les stores des fenêtres nord ont été commandés à un maître-voilier du Maine afin de laisser entrer la lumière et le paysage tout en repoussant la chaleur et léblouissement.
Si une image vaut mille mots, que vaudra une superbe galerie tout entière garnie de tableaux ? Le musée dart de Phoenix, rénové par les deux enfants chéris du modernisme new-yorkais, Todd Williams et Billie Tsien, présente une collection permanente de qualité moyenne. Le cow-boy américain et le portrait xixe siècle font pâle figure à côté du lyrisme exubérant de limmeuble en granit broyé vert pâle. Lintérieur minimaliste, tout en béton, est semé de fenêtres et de petites ouvertures aux emplacements et configurations bizarres. Dans un escalier dissimulé, je marrête sur le palier, où une longue fenêtre à hauteur du genou révèle un panorama étonnant tout en laissant entrer des flots de lumière. À mon avis, les bancs de contreplaqué moulé et de cuir gris, dans le style des Eames, sont les véritables chefs-duvre de ce musée.
Nous nous sentons obligés daller voir lArizona Science Center, bien quà mes yeux tous les centres des sciences se ressemblent. Mais celui-ci se démarque nettement par son look Star Trek. Dessiné par larchitecte Antoine Predock, du Nouveau-Mexique, ce monolithe aux allures de sculpture abstraite est en parfaite harmonie avec le paysage aride du désert et ressemble à un affleurement rocheux spontanément jailli du sol. Je ne métonne pas dapprendre que Predock, dans la tradition de Wright, a pris en compte lenvironnement et a enfoui le planétarium, le théâtre et les galeries dans la terre pour créer un sentiment de stabilité thermique et ménager un refuge où se protéger de la chaleur du désert.
Les palais de justice ne font pas vraiment partie de mes destinations de voyage, mais la Sandra Day OConnor Federal Courthouse est un incontournable. Dessiné par Richard Meier, superstar de larchitecture, latrium de verre de 30 m de haut, au cur de limmeuble, utilise un audacieux système de brumisation pour rafraîchir lair. (La rumeur court toutefois que ce système, qui a coûté des millions, ne fonctionne pas très bien.) À moins que Phoenix ne demande à Frank Gehry, par exemple, de dessiner une prison, ce cube de verre est le plus bel endroit que certains de ses occupants verront de toute leur vie.
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